Le 19 juin 2008, une centaine d’animateurs multimédias étaient rassemblés au centre régional d’éducation populaire et sportive d’Ile-de-France à Châtenay-Malabry pour parler des questions et enjeux liés à la vie publique et à la vie privée sur Internet. À travers des ateliers le matin et une rencontre-débat l’après-midi, les échanges ont abordé ce thème important mais souvent passé sous silence : l’éducation de l’internaute à la gestion de son identité sur le Web et de son intimité (et de celles de ses proches). L’internaute innocent sait-il, par exemple, que l’outil qu’il utilise le plus souvent sur Internet est un de ceux qui menacent le plus sa vie privée, s’inquiètent ses détracteurs, au premier rang desquels Privacy International ? Selon cette ONG qui milite pour la défense des Droits de l’homme, en particulier contre la violation de la vie privée commis par les gouvernements et autres organisations, Google – car il s’agit bien de lui – enfreindrait allègrement les législations française et européenne en la matière. D’autres grands cyber-services gratuits l’imiteraient avec plus ou moins de retenue : Yahoo, YouTube, site de partage de vidéos (racheté par Google), Flickr, site de partage de photos (racheté par Yahoo), Skype (téléphonie gratuite), Facebook (réseau social gratuit), etc.
Une gratuité intéressée
Mais pourquoi cette dérive façon Big brother ? L’internaute refusant de plus en plus de payer pour accéder à des services pourtant coûteux et sophistiqués, les grandes entreprises du « Web 2.0 » [1] ont en effet rapidement adapté leur modèle économique. Celui-ci n’est plus basé sur le chiffre d’affaires commercial, mais sur la publicité et la réutilisation des données personnelles confiées par les internautes. Quelques exemples pour comprendre. Mesurons-nous bien tout ce que Google apprend de nous, en enregistrant jour après jour nos mots-clés de recherche et les sites que nous visitons ? Même s’il ne nous connaît pas sous notre vrai nom [2] , il a bien identifié notre ordinateur, sur lequel il a déposé un « cookie » (fichier composé de lettres et de chiffres) pour le reconnaître [3] . C’est dire le gigantesque fichier commercial que possède Google… Tout simplement le plus riche au monde ! Il ne se priverait d’ailleurs pas de l’exploiter — pour l’instant modérément — en adressant aux utilisateurs de la messagerie Gmail des publicités liées aux mots repérés dans leurs courriers électroniques.
2Nous protéger contre nous-même2
Plus généralement, un service Web gratuit n’est accessible qu’après une collecte plus ou moins poussée de nos données personnelles : au minimum notre pseudo et notre adresse mail, et parfois davantage (le principe étant que plus l’on confie d’informations — sexe, âge, centres d’intérêt, études, etc. ‑–, plus l’on a accès à des fonctionnalités personnalisées et poussées). La collecte concerne aussi nos données de navigation, ainsi que les textes, messages, photos, fichiers, sites favoris, etc. que nous gérons par l’intermédiaire de ce service Web. Et c’est là un autre problème. Lorsque l’on stocke un contenu sur un service de Yahoo pour un usage privé (par exemple sur Flickr, sur Yahoo mail ou sur un groupe de discussion Yahoo), on accorde à Yahoo le droit de le reproduire à des fins promotionnelles, sur le site de Yahoo ou sur tout autre site. Une confidentialité somme toute relative… Les objectifs de Google sont clairs. Son PDG Eric Schmidt a déclaré le 2 mars 2006, face aux analyses financiers auxquels il soumettait ses prévisions : « Nos plans sont les suivants : capter toute l’information du monde, pas seulement une partie. » Y compris les informations personnelles concernant les internautes. Soi-disant au profit des internautes eux-mêmes, afin de mieux les servir. Mais on se doute que ces intentions ne sont pas toutes désintéressées. La question s’adresse alors à chacun de nous. Attendons-nous de l’ordinateur qu’il puisse guider entièrement notre vie, comme Eric Schmidt l’a prédit dans un article du Times de Londres (26 mai 2007) : « L’objectif est de permettre aux utilisateurs de Google de pouvoir poser des questions telles que ‘‘ Que dois-je faire demain ? ’’ et ‘‘ Quel travail vais-je prendre ? ’’ » ? Ou souhaitons-nous préserver sur Internet une part d’intimité que les séduisants outils du Web 2.0 nous désapprennent à protéger ? La directrice juridique de la commision nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), Sophie Vuillet-Tavernier, estime pour sa part qu’il s’agit bien d’« apprendre à l’individu à se protéger contre lui-même ». Il sait qu’il maîtrise peu ce que la machine va faire des données personnelles qu’il lui confie… mais il les lui confie tout de même ! Autant d’arguments qui plaident en faveur d’une plus grande vigilance de chacun. Cela implique une lecture des conditions d’utilisation de ces fantastiques services gratuits ainsi qu’ une meilleure éducation à leur usage. Enfin, il n’est pas vain de rappeler qu’il existe une autre définition du Web 2.0 : un Internet alimenté par les internautes eux-mêmes et dont la dimension communautaire s’appuie davantage sur l’échange et les licences libres que sur une pseudo gratuité adossée à la publicité et à une réutilisation non choisie des données et productions des internautes.
[1] Le terme Web 2.0 regroupe la nouvelle génération de sites Internet qui proposent à l’internaute des services sophistiqués, très personnalisés et le plus souvent gratuits. Ils sont financés par la publicité, par des « services + » payants et par la réutilisation des contenus produits par les internautes.
[2] Encore qu’il peut le deviner, si vous effectuez régulièrement des recherches sur votre nom.
[3] Jusqu’à mi-juillet 2007, Google entendait conserver ces cookies jusqu’en 2038 ! En juillet 2007, devançant des attentes de la Commission européenne, Google a limité à deux ans leur durée de conservation (notons qu’en avril 2008 les commissions Informatique et libertés des pays européens ont proposé une durée maximum de 6 mois).
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