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Les formations à distance dans le contexte africain : l’expérience du Campus Numérique Francophone de Dakar

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Thébault Guilaine (guilaine.thebault@wanadoo.fr) est doctorante en science politique, Centre d’Etudes d’Afrique Noire / Science po Bordeaux.

Les campus numériques francophones tendent à redynamiser les universités africaines en les branchant sur le réseau mondial des savoirs.

Le développement exponentiel des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) a fait naître quantité d’espoirs concernant l’enseignement à distance, plus particulièrement dans des contextes comme les systèmes éducatifs africains. Entérinées par les discours développementalistes des organisations internationales, ces convictions ont débouché sur des programmes de coopération laissant la part belle à ces technologies et encourageant la mise en place de formations à distance (FAD) devant pallier les déficiences des systèmes en place. Avec cette contribution, nous souhaitons attirer l’attention sur le degré supérieur de l’enseignement africain et désigner les enjeux liés aux FAD dans une situation de crise universitaire, à travers l’exemple des Campus Numériques Francophones de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Pour cela, nous nous appuyons sur les résultats de travaux entamés dans le cadre d’un mémoire de recherche [1] et actuellement poursuivis en doctorat.

Les FAD dans un contexte africain de crise universitaire

Caractérisé par des sureffectifs et une absence récurrente de moyens financiers, l’enseignement supérieur africain est aujourd’hui en crise, que l’UNESCO détaille ainsi :

  • détérioration de la pertinence et de la qualité de la formation et de la recherche ;
  • dégradation des infrastructures et équipements ;
  • insuffisance du matériel pédagogique et de recherche ;
  • confrontation entre les étudiants, syndicats des personnels et administration des universités [2]. L’université fait partie de ces institutions que les colonisateurs ont exportées sur le continent africain et l’on peut se demander si les difficultés rencontrées actuellement ne sont pas dues à sa non-appropriation par les sociétés post-coloniales. Auquel cas, les différents programmes de coopération universitaire mis en place devraient viser à l’appropriation - ou réappropriation - de l’institution par les sociétés locales. Les initiatives fondées sur les TIC n’échappent pas à ce postulat et tendent donc à redynamiser les universités africaines en les branchant sur le réseau mondial des savoirs. C’est justement la vocation des Campus Numériques Francophones, que nous avons examinée, à partir de l’observation de celui de Dakar. Cette recherche nous a permis de cibler le rôle des FAD dans le contexte universitaire africain, à travers la compréhension de leurs fins, l’observation des publics ciblés, des contenus, des techniques, des pédagogies, etc., et ainsi d’en comprendre les enjeux. C’est ce que nous voulons ici exposer.

Les FAD dans les Campus Numériques Francophones

Les Campus Numériques Francophones de l’AUF sont des prototypes visant à illustrer les usages possibles des TIC dans l’enseignement supérieur. En matière de formations à distance, l’AUF propose un peu plus d’une trentaine de diplômes, conçus par les universités membres du réseau. Bien que ces cursus soient à l’origine conçus pour un public occidental, les FAD sont proposées aux étudiants des universités du Sud, qui y trouvent soit un moyen de fuir des infrastructures aux effectifs surchargés, soit la possibilité de suivre un enseignement non disponible sur place. Ces formations sont ainsi en quelque sorte homologuées par l’Agence, qui fixe certaines normes pédagogiques et technologiques [3]. Ainsi, les plates-formes utilisées doivent présenter des avantages pédagogiques et prendre en compte certaines contraintes techniques liées au contexte africain. Par exemple, les FAD de l’université de Strasbourg fonctionnent avec Acolad [4]. L’interface graphique de la plate-forme est fondée sur une métaphore spatiale qui met en scène les lieux habituels des formations. La formation se fait à partir de cours en ligne et de séminaires, encadrés par les tuteurs. La philosophie pédagogique de ces FAD est celle du constructivisme et repose sur le travail collaboratif, où les étudiants travaillent en groupe et construisent ensemble le savoir [5]. L’enseignant devient un « facilitateur de l’apprentissage », loin du modèle où il « dépose le cours et laisse l’étudiant patauger » [6]. Les TIC sont ainsi des technologies de « l’apprendre en faisant » et « permettent aux enseignants d’amener les élèves à vivre des expériences d’apprentissage constructiviste autorégulées, autodirigées et fondées sur la résolution de problèmes » [7]. Ainsi, cette méthode devrait donner certaines aptitudes aux étudiants, concernant l’usage des technologies et l’autonomie de travail. Pour un étudiant interrogé [8], la distance rend l’apprentissage plus difficile, car elle exige une certaine organisation du travail, en l’absence d’enseignant présent physiquement. Il faut donc trouver une méthode pour apprendre par soi-même. En revanche, il concède qu’une fois celle-ci acquise, l’apprenant est opérationnel. Ceci est vraisemblablement bénéfique en terme d’employabilité sur le marché du travail. Toutefois, tous les acteurs des FAD rencontrés s’accordent à dire que le travail en équipe dans un cadre de distance physique et de fuseaux horaires différents est difficile à mettre en place. Les réunions de travail ne sont pas toujours respectées : nombre d’étudiants ont aussi une vie professionnelle, certains rencontrent des problèmes techniques dus à leur situation géographique, tels que difficultés de connexion, de coupures électriques, etc. Outre la garantie de normes pédagogiques (valeurs des plates-formes, formation des tuteurs…), l’AUF cherche aussi à imposer des normes technologiques. Les FAD permettent l’expérimentation de ces plates-formes et leur comparaison. Etant donné le contexte technique des pays ciblés par ces formations, certaines considérations sont à prendre en compte. Par exemple, le graphisme esthétique d’Acolad peut aussi s’avérer trop lourd et ralentir la vitesse de « surf », si la bande passante est trop faible. De même, cette plate-forme exige l’installation de logiciels plus récents et moins courants et donc une machine qui soit suffisamment performante pour être compatible avec ces logiciels [9]. C’est donc aussi le rôle de l’AUF que de penser ces questions, en tant que modèle pour les universités du Sud dans l’usage des TIC.

Les FAD et la réappropriation de l’institution universitaire

L’objectif officiel de ces FAD est de pallier les carences de l’université publique, notamment les problèmes de sureffectif et l’absence de certaines formations. Toutefois, les discours recueillis au cours des entretiens laissent entrevoir une certaine ambiguïté par rapport à la perception des acteurs de ces objectifs et aux attentes de chacun. La plupart des interviewés marquent leur préférence pour la formation présentielle et semblent s’accorder sur le fait que les FAD ne sont qu’un raccourci pour remédier à ces difficultés et qu’elles ne sont pas véritablement une solution. Mais une solution à quoi ? Pour certains, les FAD pallient l’absence de certaines formations sur place. Mais, en ce cas, comment peuvent-elles être une solution au sureffectif ? Pour cela, ne faudrait-il pas plutôt délivrer des FAD dans des matières existant déjà, seul moyen de vider quelque peu des amphithéâtres surpeuplés. Pour d’autres, les FAD sont essentiellement des formations complémentaires et non des formations initiales. Il semble donc difficile de savoir à quelles questions les FAD répondent réellement. L’on doit par ailleurs se demander quel est l’apport de ce programme de formation au processus de réappropriation de l’université. Si l’objectif est de pallier ses carences, considérons que ce n’est qu’une solution temporaire, le temps de renforcer la structure universitaire locale. Néanmoins, dans le fond, se pose la question de savoir comment les principaux acteurs de l’université, les étudiants, pourraient se réapproprier l’institution, dans la mesure où l’usage des TIC, particulièrement celui fait par les FAD, est tourné vers l’extérieur. S’ils quittent l’université locale, pour voyager et étudier virtuellement, seront-ils capables de contribuer à la réappropriation ? Il s’avère que les FAD, qui sont l’aspect le plus visible de l’usage des TIC éducatives, peuvent n’être que poudre aux yeux, une sorte de placebo, qui n’encourage pas véritablement la réappropriation de l’université. Toutefois, la formation à distance n’est pas l’unique aspect de l’usage des TIC dans l’enseignement supérieur. Au sein des Campus Numériques Francophones, c’est la conjugaison des FAD aux activités parallèles en faveur de l’accès à l’Information Scientifique et Technique (IST) et de la diffusion d’un contenu scientifique (produit localement) qui permet réellement le branchement.

Une plus vaste réflexion : un impératif

Il ne s’agit pas ici de nier les bienfaits potentiels des FAD, mais simplement de mettre en garde face à des espoirs parfois aveugles. Dans leurs apports aux systèmes d’enseignement supérieur africain, les FAD rencontrent des limites. Si nous avons abordé le caractère extraverti de ces formations, sans aucun doute problématique pour l’entreprise de réappropriation des institutions, de multiples questions subsistent, telles que celles de l’accès à l’IST ou de sa production locale. Avant même cela, se pose le problème de l’appropriation de ces technologies par l’Afrique, ainsi que du coût des investissements requis dans ce sens. Le Sénégal, ici pris pour exemple, fait figure de bon élève en la matière, mais ceci n’est pas généralisable au continent. Par ailleurs, une fois les investissements réalisés et les pratiques acquises, se posera le dilemme du « nœud glocal » [10], l’université risquant l’isolement, face à une société peut-être en retard. C’est pourquoi une plus vaste réflexion s’avère nécessaire, afin d’optimiser les contributions des FAD à des systèmes éducatifs en crise, pourtant censés contribuer au développement.

Références : Akam N., Ducasse R., Quelle université pour l’Afrique ?, 2002, Pessac, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine AUF, AUF - Mode d’emploi, 2004, Québec, AUF B.R.E.D.A. - U.N.E.S.C.O., Enseignement supérieur en Afrique : réalisations défis et perspectives, 1998, Dakar, B.R.E.D.A. Castells M., La galaxie Internet, 2001, Paris, Fayard D’Antoni S. (Ed.), The virtual university. Models and messages. Lessons from case studies, 2003, UNESCO Thébault G., L’usage des Technologies de l’Information et de la Communication : « brancher » les universités du Sud, l’expérience de l’Agence Universitaire de la Francophonie à Dakar, 2005, mémoire de Master Recherche, Sciences po Bordeaux. UNESCO, Rapport mondial sur la communication et l’information 1999-2000, 1999, Paris, UNESCO

Sur Internet : AUF : www.auf.org Bureau Afrique de l’Ouest de l’AUF : www.refer.sn Formations à distance : http://foad.refer.org Plateforme FAD Acolad : http://acolad.u-strasbg.fr

Cet article alimente les réflexions sur la journée d’échange de pratiques du 9 mars 2006 à l’Injep. Le thème de cette manifestation gratuite et ouverte au public porte sur "L’éducation populaire & la formation à distance et comment les TIC peuvent-elles enrichir les pratiques d’éducation populaire ?

Publiées sous la licence Creative Commons « paternité, pas d’utilisation commerciale et reproduction à l’identique », les contributions reproduites n’engagent l’avis et la responsabilité que de leur auteur. http://creativecommons.org/licenses…

[1] L’usage des Technologies de l’Information et de la Communication : « brancher » les universités du Sud, l’expérience de l’Agence Universitaire de la Francophonie à Dakar, mémoire de Master Recherche, soutenu en septembre 2005, à Sciences po Bordeaux.

[2] Conférence de Dakar, 1997. Voir BREDA, 1998, Enseignement Supérieur en Afrique : Réalisations, défis et perspectives, Dakar, UNESCO.

[3] L’objectif à terme est de permettre aux universités du Sud de concevoir à leur tour des FAD, reconnues, à partir des normes imposées par l’AUF. Ainsi, depuis la rentrée 2005, l’Université Gaston Berger de Saint Louis, au Sénégal, propose son DESS Droit du Cyber, formation en ligne relayée par l’AUF.

[4] Acolad est une plate-forme de formation à distance qui repose sur les technologies employées sur Internet, crée par l’université de Strasbourg. Cf. http://acolad.u-strasbg.fr.

[5] Cf. UNESCO, 1999, Rapport mondial sur la communication et l’information 1999-2000, Paris, UNESCO.

[6] Source : entretien avec un tuteur-formateur, Campus Numérique Francophone de Dakar (mai 2005).

[7] UNESCO, op. déjà cité, p.55.

[8] Source : entretien avec un étudiant d’une des FAD proposées par l’AUF, Campus Numérique Francophone de Dakar (mai 2005).

[9] Cf. l’étude de comparaison entre les plates-formes Acolad et Moodle, proposée par le Bureau Afrique de l’Ouest de Dakar : « Moodle, plate-forme de FOAD. Présentation et comparaison avec Acolad »

[10] Selon l’expression de M. Castells, voir La galaxie Internet, p.291-294. Le terme glocal est un néologisme qui fusionne local et global, désignant ainsi ce qui se mondialise et se localise à la fois.

Mise en ligne le jeudi 9 février 2006
Modifiée le lundi 19 mars 2007

Mot(s) clé(s): International
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