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L’intranaute social en éducation populaire

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contribution INJEP - Jean-Marie Sanchez - 18 février 2006

Lors de la journée du 8 mars, vous introduisez un thème central pour ce colloque « L’éducation populaire & la formation à distance et comment les TIC peuvent-elles enrichir les pratiques d’éducation populaire ? ». J’ai personnellement mené une recherche qui a à voir avec votre titre et je suis tenté d’aborder la question autrement : « Comment l’éducation populaire par son action de formation à distance de ses adhérents peut t-elle influer sur les pratiques des TIC ? Voici le récit de ma recherche.

Permanent au sein d’un mouvement d’éducation populaire je suis chargé de consolider son action culturelle et son développement informatique. Dans le cadre d’une recherche d’acteur, j’ai étudié « la mobilisation à distance » à travers l’utilisation les nouvelles technologies et notamment de son intranet.
En choisissant ce thème autour de l’usage des nouvelles technologies de l’information au service des acteurs associatifs, j’ai voulu observer et comprendre les écarts entre deux réalités : le discours ambiant des fédérations nationale et départementales appuyées par les politiques locales et européennes, et la réalité des pratiques des acteurs locaux. Le discours ambiant nous indiquait que l’utilisation de l’intranet dans un mouvement d’éducation populaire devrait consolider l’ensemble des actions collectives au service des adhérents. Je me suis donc posé plusieurs questions. En quoi ce nouvel outil apportait-il une plus-value sociale aux acteurs de la structure ? Comment les valeurs de l’éducation populaire étaient-elles renforcées au travers de ces nouvelles pratiques ? En résumé, « quel était l’impact d’un outil intranet sur les usages d’un réseau d’acteurs associatifs de l’éducation populaire » ? Au fur et à mesure des premières constations il m’a semblé que l’intranet participait à une meilleure communication entre adhérents mais ne renforçait pas à l’évidence, comme par un mouvement naturel, l’éducation populaire et ses acteurs. Bien au contraire, au fur et à mesure de son utilisation, il est souvent perçu comme un outil qui révèle des situations de blocage, et qui, dans le temps, peut discréditer l’éducation populaire.
Or, l’éducation populaire est une pensée de la formation qui vise l’élaboration de connaissances de savoirs collectifs. Comme telle, elle influence les outils et supports , dont la formation à distance, pour qu’elle soit au service de l’ensemble des acteurs.

Mais, avant de présenter les résultats de la recherche, voici une situation concrète où un groupe d’acteurs d’un mouvement d’éducation populaire utilise les nouvelles technologies. Cet échange de messages s’intitule :

« Une histoire de droit d’expression et de démocratie »

Un groupe de 17 personnes auquel je participe, réalise depuis un an un programme d’action national et de ce fait, communique par l’intranet de façon occasionnelle. Cet échange de messages se déroule sur une quinzaine de jours.

1er acte : Convocation et ordre du jour

1er jour

Message du chef de projet envoyé au comité de pilotage du programme constitué de 17 intranautes. « Je suis en arrêt de travail (une main blessée) mais je peux de nouveau me mettre à l’ordinateur. Il est grand temps de trouver une date pour un comité de pilotage. Je fais une proposition pour le 21 juin. Ordre du jour : Comment terminer le projet honorablement ?
Il serait nécessaire que chaque responsable… (le chef de projet décrit quelques points techniques sur une dizaine de lignes puis sollicite son directeur). Peux tu faire passer ce message à la nouvelle chargée de mission dont je ne connais pas le nom. Dans tout ça une bonne nouvelle, je conserve mon majeur gauche. Ce doigt paraît-il ne sert pas à grand chose…. Seulement à faire des doigts d’honneur. Par les temps qui courent ça peut être utile ! Réponse rapide au moins pour fixer la date. »

2ème jour

Réponse du directeur au chef de projet et au comité de pilotage.
« Je transmettrai effectivement ton message à la nouvelle chargée de mission. Par contre, concernant la fin de ton message et tes divagations sur les doigts, tu pourrais t’en dispenser car ce n’est pas très correct, pour personne. Cordialement. »

6ème jour

Réponse des responsables du groupe d’analyse et d’évaluation du programme d’action au comité de pilotage.
« Bonjour. Lors de la dernière réunion du groupe d’analyse et d’évaluation (G.A.E.), nous avons prévu de diffuser au comité de pilotage une note d’alerte concernant le déroulement du projet européen ; notre objectif étant de faire des constats des difficultés et des propositions pour relancer le projet. Nous sommes donc surpris de l’ordre du jour, l’enjeu n‘étant pas pour nous de terminer « le projet honorablement » mais bien de construire les bases de pérennisation. Nous proposons donc que l’intervention du G.A.E. introduise la réunion et que chaque porteur de prototype et d’action, au-delà du bilan réalisé, se positionne par rapport à la pérennisation, à l’élargissement du projet : « Université rurale en ligne » Cordialement. »

7ème jour 8h

Message du chef de projet au comité de pilotage.
« Mon message initial n’exclut pas des propositions de pérennisation de ce qui marche. Je comptais les synthétiser dans le tableau de synthèse réalisé par mes soins à la suite de bilans que chaque responsable d’actions m’aurait envoyé une semaine avant et que j’enverrai à tous deux jours avant le comité. Je pensais que c’est du rôle du chef de projet, le G.A.E. veut-il se substituer à ce travail ? Compte tenu du déroulement des C. de P. (Comité de pilotage) et de la difficulté habituelle à boucler l’ordre du jour et à prendre des décisions, il faut décider un mode de fonctionnement. Quel est l’avis général ? j ‘en parlerai au secrétaire générale (responsable élu du projet) demain à Paris. Salut à tous »

8h20

Message que j’envoie au comité de pilotage. (Je suis responsable d’une des missions du projet et je participe donc au comité de pilotage)
« Je suis tout à fait d’accord avec la position du Groupe d’analyse et d’évaluation. Avec tout le respect que je porte au mouvement rural, j’ai personnellement alerté les élus sur le délabrement du projet lors du voyage d’étude et de citer « la présence d’un pilote dans l’avion du projet, ne sachant pas piloter » J’ai pour ma part, fait le deuil concernant le développement du prototype de mon département dans le cadre du projet national, mais non pas au niveau de la région. J’entends une totale absence de volonté de passer au « deuxième étage de la fusée » tel que ça avait été dit au démarrage du projet au sein du comité de pilotage. Le message du groupe d’évaluation m’interpelle. Cette note d’alerte existante est-elle en cohérence avec mes propos ? Pouvons nous en disposer avant le comité de pilotage pour que chacun prenne le temps d’analyser la situation afin de rebondir sur une nouvelle dynamique ? L’appel à projet européen « deuxième étage » doit se construire en juin. Mais n’est il déjà pas trop tard pour justifier de finir honorablement AUPRES ? Cordialement. »

10h

Je reçois un message personnel du chef de projet « La provocation nécessite prudence et intelligence….A bientôt pour en parler de vive voix !! »

10h01

Message de l’assistant technique du chef de projet au comité de pilotage.
« Je voudrais rappeler les objectifs du programme « Lutte contre toute forme de discrimination et d’inégalité dans l’accès au marché du travail » ainsi que l’objectif du thème sur lequel le projet est positionné…. Pour cela je pense que même s’il faut profiter des opportunités offertes par les programmes européens et donc de ce nouvel appel à projet, il faut bien réfléchir à proposer des projets qui « rentrent » dans les clous des programmes car sinon après on a du mal à justifier la présence du projet dans ce programme. Cordialement »

2ème acte : Provocation et intelligence

8ème jour 7h32

Après 24h, je constate que mon message du 7ème jour à 8h20 n’a été lu seulement que par le chef de projet et son assistant. Je décide de renvoyer le message au comité de pilotage sauf au chef de projet, son assistant ni à l’informaticien technicien qui seul peut intercepter des messages.
« Je retransmets mon message envoyé le jeudi à 8h20 en réponse à celui du groupe d’évaluation ( le message du 6ème jour). Je pense qu’il est arrivé en partie aux membres du comité de pilotage. Ce message aurait-il été censuré ? Il me semble important de mettre le doigt là où il y a problème. Pourtant je respecte bien la charte de l’intranet. Le respect de la personne morale et physique. (Je ne pense pas être vulgaire en parlant de doigt). Je pose simplement le problème de l’incompétence professionnelle dans le cadre d’un projet national. Il me semble que ce sujet doit être abordé par les membres de la commission avec toute la connaissance des éléments de la note d’alerte du G.A.E., s’ils confirment mes propos. Respectueusement. J.M.S. chargé de mission du prototype « mobiliser à distance ». (et je rajoute le message du 6ème jour)

10h50

Message des responsables du groupe d’analyse au comité de pilotage
« Bonjour. La note d’alerte évoquée dans mon précédent message est en cours de rédaction par les membres du Groupe d’Analyse et d’Evaluation. Dès que ce document sera finalisé, il pourra être diffusé aux membres du comité de pilotage. Cordialement »

10ème jour

J’envoie un message au chef de projet, son assistant et le technicien informaticien intitulé « trois réflexions sur provocation et intelligence »
« Je tiens à vous informer du message omis de vous envoyer et lu par les principaux membres du comité de pilotage, ce qui m’amène à trois réflexions vous concernant chacun. « En premier lieu, ça concerne l’informaticien. A priori, il manque un chapitre dans la charte de l’intranet. Ça concerne l’éthique du technicien informaticien. Peux tu faire une proposition ? Je te propose qu’on y travaille. Deuxièmement, à l’attention de l’assistant, quand tu envoies une réponse, il faut surtout vérifier si ton message a été reçu. Je te propose de faire suivre ta réponse à mes propos qui n’est pas arrivée à bon port, au comité de pilotage. Enfin, en réponse au chef de projet que je salue avec mon droit majeur d’expression, l’écueil à éviter sur le concept de la provocation et de l’intelligence, c’est l’approche ethnocentrique. Au plaisir. JM.S. Professionnel en Education Populaire. »

Acte 3 : ordre du jour réactualisé

13ème jour

Message du chef de projet au comité de pilotage.
« Toute initiative qui pourrait contribuer à mettre en évidence les difficultés du projet et à y remédier sont les bienvenues. Absent à la dernière réunion du Groupe d’analyse et d’évaluation, je n’étais pas informé complètement de la note d’alerte et de l’utilisation qui voulait en être faite. Afin d’éviter toute redondance et utiliser au mieux le temps imparti, je me rallie donc aux propositions du groupe d’évaluation et de J.M.S. Le prochain comité de pilotage est donc fixé au 21 juin, à 10h à la FNFR. Ordre du jour : Présentation et discussion sur la note d’alerte produite par le GAE. Le débat pourra être enrichi le cas échéant par des notes actualisées présentées par les responsables d’actions. La note de synthèse que je proposais de faire n’est plus d’actualité. Cordialement »

Après une démarche d’investigation et une analyse sur l’expression, le pouvoir et l’engagement, je formule une définition de l’intranute social en éducation populaire.

L’intranet est bien en mesure de participer à l’éducation populaire en général si son utilisateur contribue à une oralité écrite où son écriture alimente les débats démocratiques dans le cadre des actions collectives et institutionnelles. Mais son éthique ne lui permet pas de se contenter d’être uniquement un auteur de message et/ou un simple lecteur. Pour que son écriture exprime un engagement et participe à l’éducation populaire, il doit être un auteur habité, porteur et passeur de valeurs collectives, historiques et vivantes de son institution d’appartenance. Il doit également être en écoute de l’institution en mouvement en tant que lecteur qui a la volonté de « se former à la responsabilité ». Celle -ci se construit à partir de sa conscientisation des valeurs historiques et vivantes de l’éducation populaire et de sa formulation d’un engagement éthique : j’assume mon écriture, je partage les valeurs du collectif, je refuse d’imaginer tout résultat d’avenir collectif [1]. L’intranaute social dans sa responsabilité, prend également en compte, dans le temps, la dimension collective de la demande exprimée par les intranautes et de la commande collective de l’institution qui permet de comprendre les diverses implications qui en découlent. L’analyse institutionnelle qui en résulte consolide l’éducation populaire si les implications constatées poursuivent de façon vivante les valeurs historiques du mouvement. L’intranet constitue alors un espace de pouvoir partagé par la libre expression de chacun. Dans le cas contraire, l’institution qui se dit d’éducation populaire prend le risque d’être une organisation qui se renferme et qui à terme décrédibilise le sens de l’éducation populaire en général [2]. Je définis ainsi l’intranaute social : « c’est un acteur qui utilise un intranet en tant que lecteur de messages désirant se former à la responsabilité. Il est un auteur de messages porteur de valeurs historiques vivantes de sa structure en s’appuyant sur l’expression écrite de son engagement éthique. Pour se situer dans l’évolution de son institution, il a conscience de la demande collective des intranautes et de la commande institutionnelle qui lui permettent de lire les implications diverses d’un pouvoir partagé dans le mouvement. Pour cela il utilise les notions d’analyse institutionnelle qui, au final, contribuent à écrire l’histoire de sa structure à travers le débat démocratique » L’intranaute social place alors sa technicité de telle sorte que sa conscience historique et vivante devienne le moteur de son action et de son développement. Ce n’est plus la technicité qui porte l’éducation populaire mais bien l’éducation populaire et ses adhérents conscients et formés qui digèrent et adaptent la technicité dans le but de renforcer leur propre devenir. l’évolution de mon interrogation a donc pris une nouvelle forme : au lieu de rechercher quel est l’impact de l’intranet sur l’éducation populaire, il s’établit une sorte d’inversion. Ce n’est plus le discours technicien du « comment l’outil renforce l’éducation populaire », mais une recherche de sens, « en quoi cette éducation populaire en tant que connaissance de savoirs collectifs s‘approprie l’outil au service de l’ensemble de ses acteurs ». Ma recherche a bien avoir avec votre thème mais il faudrait que j’y retravaille de façon plus fine pour vraiment rentrer dans votre sujet, en quoi l’éducation populaire est un acte de formation.

[1] « Je peux penser l’avenir, mais ne pas le placer au cœur de mon action. Le deuil doit se faire sous peine d’invalider tout engagement : axer notre action sur l’avenir est axer notre action sur l’imaginaire ». BENASAYAG (M.). Abécédaire de l’engagement. Bayard Paris 2004.

[2] « Ce sont les valeurs et les idéaux qui sont les vrais ressorts de nos luttes et qui nous permettent de sortir de notre enfermement en nous-mêmes. Ils nous ouvrent au sens et sont le ciment de notre identité culturelle et de notre identité d’être humain responsable » HERFRAY (C.). Vous avez dit éducation populaire ? Espace Dialogues. Strasbourg Mai 1997.

Mise en ligne le jeudi 23 février 2006
Modifiée le jeudi 23 février 2006

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