A l’occasion de la sortie simultanée de Politiques sociales et familiales (n°102, décembre 2010) et Informations sociales (n°165-166, printemps-été 2011) et du numéro 56 de la revue Agora débats/jeunesses, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) et la Caisse nationale d’allocations familiales ont organisé une conférence-débat, mardi 27 septembre, au ministère de la Santé, "Jeunesses en Europe : comportements individuels et politiques publiques".
L’événement était décliné en deux tables rondes. La première, animée par Yaëlle Amsellem-Mainguy, chargée d’études et de recherche à l’INJEP, avait pour sujet le « comportement individuels des jeunes européens » , dans une approche comparative. La seconde, animée par Sandrine Dauphin, responsable de la valorisation à la CNAF, a traité la question sous l’angle des politiques publiques de jeunesse à l’échelle du vieux continent. Quelque 180 personnes avaient fait le déplacement pour alimenter le débat public « à la veille d’échéances électorales majeures en France, et à l’heure où une partie de la jeunesse s’engage dans des mouvements de protestation qui secouent les rives nord et sud de la Méditerranée », a souligné Christiane Crépin, conseillère technique à la CNAF.
Comparer les jeunesses pour apporter des réponses communes
« Les jeunes sont confrontés au triple effet de la mondialisation, du vieillissement démographique et de la crise financière et économique qui réduit les débouchés. Ces trois effets sont au cœur des mouvements de protestation pour plus d’autonomie, plus
de dignité au nord et au sud de la Méditerranée », a rappelé Olivier Toche, directeur de l’INJEP, considérant que les « jeunes ne veulent pas être les victimes de nos sociétés en pleine mutation ».
D’où l’importance de considérer « les politiques mises en œuvre chez nos voisins européens comme il convient de s’interroger sur l’européanisation des politiques de jeunesse », a-t-il ajouté.
En effet, les contrastes sont forts entre les jeunesses des pays anglo-saxons et scandinaves qui entrent très vite dans la vie familiale et économique et celles des pays du sud confinées dans le cocon familial et accédant tardivement à la vie active. Dès lors, « il y a enjeu à comparer ces jeunes, leurs aspirations, leurs parcours qui s’enracinent dans des contextes différents », a estimé Christiane Crépin.
« Le mouvement des Indignés en Grèce et en Espagne coïncide avec le mouvements des étudiants du Royaume-Uni à propos des droits d’inscription. Est-on là face à un soulèvement ponctuel sur la sphère méditerranéenne, ou sommes-nous à la veille d’une lame de fond qui toucherait toute l’Europe ? », a interrogé la sociologue Cécile Van de Velde.
Frustrations sociales au sud, contestation des normes sociales au nord
En analysant les discours des Indignés la chercheuse a vu « un tournant dans le message protestataire de la jeunesse, qui se situe dans une mouvance transnationale ». « Nos vies ne sont pas à vendre. Nos rêves sont plus grands que vos urnes. Toma la plaza »… Pour Cécile Van de Velde, ces slogans marquent une « tentative de reprise en main des vies et des destins qui nous échappent, individuellement et collectivement ». Toutefois, cela témoigne d’une frustration sociale de plus en plus forte des jeunes méridionaux, « souvent très diplômés qui ne supportent plus de laisser la famille jouer les rôles des palliatifs. Cette injonction à l’autonomie sans donner aux jeunes les moyens est particulièrement criante dans les sociétés du sud de l’Europe », analyse Cécile Van de Velde. Au nord de l’Europe, la réponse publique aux aspirations des jeunes obéit à des « logiques sociales démocrates qui se concentrent sur les parcours des jeunes, fortement sécurisés ». La contestation des jeunes nordique, à travers la vivacité des mouvements underground, porte plus sur les valeurs normatives de leurs sociétés que sur des frustrations sociales. Au Royaume-Uni, les politiques libérales rendent les destins très sensibles aux marchés. Les jeunes diplômés arrivent souvent sur le marché du travail très endettés. S’ils tardent à investir le marché du travail, c’est la catastrophe.
Des jeunesses sous pression ?
En France, on assiste à un désenchantement face à la valeur du diplôme. Paradoxalement « les jeunes croient de moins en moins en leurs diplômes même si, sous la pression familiale, ils ont tendance à en faire une valeur cardinale », expose Cécile Van de Velde. Cette crispation sur la question du diplôme coïncide avec un immense « dépit chez ceux qui ont perdu la course de la compétition scolaire et qui perdent l’espoir de s’intégrer ».

Pressions sociales, pressions familiales, les jeunes européens subissent aussi les contraintes des pairs qui pèsent sur leurs conduites. La sociologue Muriel Darmon a étudié les jeunes des classes préparatoires et les jeunes anorexiques. Elle met en évidence des « jeunesses ascétiques qui substituent le devoir au plaisir ou à l’envie » en intériorisant des contraintes relevant à première vue, pour les premiers, de la famille et de l’institution scolaire, pour les seconds de leur pathologie. Or, Muriel Darmon met en évidence dans son étude, que les jugements des pairs exercent pour l’une et l’autre de ces catégories une pression sur les conduites parfois plus fortes encore. Ainsi « à travers un discours sur l’évaluation du corps, au cœur de la culture lycéenne, à travers la diffusion des techniques pour maigrir, les pairs exercent une forte contrainte qui permet à ces jeunes filles de classe moyenne et supérieure de rendre compte du comportement anorexique. » Du côté des classes préparatoires, l’institution scolaire s’assurent la docilité des jeunes à travers la « surveillance, la sanction, l’examen, mais aussi l’encadrement par les anciens ». Des pairs qui participent « à la mise en condition de ces jeunes contraints et auto-contraints ».
Et si le malaise des jeunes européens provenait de cette injonction à l’autonomie toujours plus grande posée par le monde des adultes qui dans le même temps réduit les conditions sociales de cette autodétermination ?
Politiques territoriales de jeunesse : le point aveugle de l’Europe
Laurent Chambaud, directeur de la Santé publique à l’Agence régionale de la santé (ARS) d’Île-de-France ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne « la difficulté d’accès aux soins pour les jeunes, soit parce qu’ils sont chez leurs parents mais refusent d’accéder aux couvertures sociales de la famille, soit parce qu’ils sont en cours d’autonomie et en précarité, donc sans mutuelle ».
Inspectrice générale des affaires sociales, Claire Aubin, pose en creux la
même question en reconnaissant qu’en matière de sexualité des jeunes « les pouvoirs publics reconnaissent une certaine autonomie sur le plan juridique. En pratique, le fait de dépendre de la sécurité sociale ne permet que très mal cette autonomie. »
Pour Patricia Loncle, sociologue et politiste à l’Université Rennes 1, « Il y a en Europe, quels que soient les modèles d’Etat providence, un continuum de politiques publiques de jeunesse qui sont plus ou moins « dures » ou plus moins « douces » selon qu’elles s’adressent aux dimensions individuelles et subjectives (politiques « douces », menées généralement au niveau local - NDLR) ou qu’elles portent sur les politique de l’emploi ou la compensation des problèmes sociaux (politiques « dures » menées au niveau national – NDLR) ». Au centre de ce spectre, où se croisent les politiques de jeunesses menées par les territoires et les Etats, se trouvent « les politiques d’éducation et de prévention ». Toutefois, si on « connait les politiques « dures », on méconnaît les politiques « douces » menées localement parce qu’il n’y a pas de comparaison infranationales de ces politiques ».
Devant la difficulté à concevoir un modèle européen des politiques de jeunesse qui poserait les conditions d’une autonomie de la jeunesse au sein de l’UE, le sociologue Vincenzo Cicchelli, souligne que cette question est bien présente dans le Livre blanc sur la jeunesse édité par la Commission européenne. Citant la stratégie de Lisbonne ou le Pacte européen pour la jeunesse, il fait valoir que « L’objectif déclaré d’empowerment, c’est-à-dire d’autonomie de l’individu ; autrement dit : sa capacité à construire son avenir, de se projeter… » est au cœur de la stratégie communautaire pour la jeunesse. L’enjeu consisterait donc moins à définir le projet que ses modalités de mise en œuvre dans une Europe des politiques de jeunesse marquée par les inégalités territoriales.
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