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Jeunesse et sexualité : expériences, espaces, représentations

Compte-rendu de la conférence-débat du 15 février 2012

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Plus de 110 personnes se sont réunies, mercredi 15 février 2012, rue Saint-Guillaume, à Paris, pour assister à une conférence-débat, organisée par l’INJEP et les Presses de Sciences Po, sur le thème de la sexualité des jeunes. Intitulée « Jeunesse et sexualité. Expériences, espaces, représentations », cette manifestation qui était également l’occasion d’officialiser le nouveau partenariat éditorial entre l’INJEP et les Presses de Sciences Po, a été animée par les coordonnateurs du dossier de la revue Agora débats/jeunesses n° 60 dédié à cette question : Yaëlle Amsellem-Mainguy, sociologue, chargée de recherche à l’INJEP, rédactrice en chef de la revue, et Wilfried Rault, sociologue, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (INED).
Nathalie Bajos, sociologue et démographe, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), Jérôme Courduriès, anthropologue, membre correspondant du Centre Norbert-Elias à Marseille et Marie-Pierre Martinet, secrétaire générale du Mouvement français pour le planning familial (MFPF), ont été invité à réagir sur ce dossier.

Originalité de l’approche

Le numéro 60 d’Agora débats/jeunesses est le premier dossier thématique de la revue consacré à la sexualité des jeunes. Il est le « fruit de plusieurs enquêtes menées par diverses institutions impliquées sur la problématique des sexualités des jeunes et tente d’ouvrir le débat sociologique, en cassant les idées reçues qui sont largement diffusées dans les médias », a expliqué Yaëlle Amsellem-Mainguy. « L’originalité de ce dossier tient dans son approche qui s’articule autour de trois dimensions (les expériences, les espaces et les représentations) ; l’apport de la sociologie sur cette thématique permet de souligner combien les conduites sexuelles sont régies par des codes sociaux et régulées par les institutions ».

Selon Wilfried Rault, l’autre particularité de cette approche tient dans « le parti pris de ce dossier ». Il rassemble des chercheurs privilégiant des démarches empiriques, « c’est-à-dire des recherche de terrain qui servent des propos relativement inédits. Cette originalité se retrouve dans l’ordonnancement des articles. On y questionne par exemple l’homosexualité sous l’angle de l’espace, à travers le croisement de l’homosexualité et des sociologies urbaines », par exemple. Un des articles (signé par Colin Giraud) compare les quartiers gays de Paris et Montréal et tend à démontrer que « les jeunes homosexuels sont très distants par rapport aux modèles dominants de ces quartiers » ; lesquels pourtant valorisent une culture de la jeunesse, jugée « structurante » dans de nombreux lieux gays du Marais et du Village.

Hétérosexualité, une norme tenace

Autre article qui témoigne de cette originalité, celui consacré aux jeunes lesbiennes d’origine maghrébine. L’auteure, Christelle Hamel, y met en évidence un contexte où la socialisation par l’hétérosexualité et les rôles des sexes sont constamment rappelés par la valorisation du mariage et de la virginité ainsi qu’un fort encadrement par ces normes de la sexualité féminine.

En dehors de ces deux articles, on peut lire dans cet ouvrage une recherche post-doctorale qui interroge la notion d’hétéro-normativité, à travers un long travail de terrain dans les habitats sociaux d’Île-de-France et en milieu rural, mené par Isabelle Clair. Un autre article, écrit par Marie Berström, se fait l’écho d’une recherche sur les usages des sites de rencontre par les jeunes. Pour Wilfried Rault, « cet article s’inscrit dans le prolongement de nombreux travaux démontrant que la formation du couple s’est extrêmement modifiée, notamment à travers ces nouvelles pratiques ». Enfin, deux articles de cadrage, l’un à dominante statistique (Florence Maillochon), l’autre à dominante contextuelle (Michel Bozon), « participent à l’analyse du discours normatif sur la sexualité ». Suite à cette présentation, Nathalie Bajos a rappelé combien « le discours social sur la sexualité des jeunes est déphasé par rapport à la réalité des pratiques juvéniles ». « Derrière l’idée de tolérance de l’égalité dans la différence », s’impose un discours public normatif, relayé notamment par de nombreux professionnels de santé, fait-elle valoir.

Epanouissement et autonomisation…

Pour Nathalie Bajos, « l’analyse du contexte social de la sexualité des jeunes révèle de grandes modifications : on est passé d’une sexualité à double standard (engagement précoce chez les garçons et chasteté chez les filles) à un modèle d’épanouissement et autonomisation des jeunes filles et garçons par opposition à un contrôle extérieur ». Nathalie Bajos a souligné le « rôle important de l’école, et de la mixité, puis de la généralisation de la scolarité secondaire » en la matière. Les jeunes sont soumis à une multitude de sources normatives sur la sexualité dans laquelle ils puisent de façon différenciée pour « fabriquer leur propre jugement, leur propres normes ». Pourtant les expériences des filles et des garçons diffèrent. La liberté dont se sont saisies les jeunes filles reste marquée par la contrainte et si les pratiques effectives ont évolué, les représentations assez peu. Nathalie Bajos a en outre formulé « l’hypothèse que les propos alarmistes des adultes sur la sexualité des jeunes traduisent une panique d’un groupe social qui ne contrôle plus la sexualité des plus jeunes et, sous couvert de protection des jeunes filles, affirme une perspective différentialiste pour reproduire l’inégalité des sexes ».

Normes et contrôles

Pour Jérôme Courduriès « dans nos sociétés, chacun est enjoint à se conformer à un genre, qui est aussi celui de la naissance, de la conformité juridique, avec des places, des attributs, des pratiques, des manières de faire. Ces ensembles stéréotypés cohabitent avec l’idée que chacun est libre de faire comme il l’entend ». Or, à chaque stéréotype correspond un stéréotype repoussoir : « la « pute » pour les filles, le « pédé » pour les hommes ». Ces normes font l’objet d’un apprentissage long totalement hétérosexualisé qui, avance-t-il « peut se traduire par le contrôle de la sexualité des filles par les garçons, preuve de virilité, ou le contrôle par les filles, par la vertu, la virginité ». Certains éléments rapprochent les expériences féminines et masculines lorsque la révélation de l’homosexualité s’effectue en milieu familial, avec des exclusions de la cellule familiale « comme en témoigne l’affluence dans certaines structures comme Le Refuge », rappelle-t-il. Ces structures proposent un hébergement temporaire aux jeunes mis à la porte de leur foyer en raison de leur homosexualité.

Même si les marges de manœuvre sont plus larges qu’auparavant pour les garçons et les filles, « les conduisant à une forme d’autonomie, de possibilités, cette évolution, ne remet pas toutefois en compte les scripts valorisés par les normes ». Or, s’inquiète Jérôme Courduriès, « les courant les plus conservateurs reviennent sur les normes en cours de construction, qu’ils souhaitent voir revenir à la norme dominante de leur genre », faisant part de l’expérience de terrain du MFPF. Marie-Pierre Martinet, constate également la persistance chez les collégiens et les lycéens de normes « totalement hétérocentrées, visant l’hétérosexisme. En cela le terrain rejoint l’analyse, avec le rejet de tout ce qui ne sert pas le désir masculin. Les garçons ont peur de ne pas être à la hauteur. Ils sont dans la performance de l’acte. Pour les filles, c’est comment être prête sans que soit envisagée la possibilité de dire non ou de dire ce qu’elles veulent ». Marie-Pierre Martinet s’indigne du fait que de « nombreux professionnels ne rétablissent pas la vérité, reprenant le contrôle moral et normatif par le corps médical et paramédical. Du coup le planning familial est relégué au rôle de gestionnaire des situations d’urgence. »

Expérience des Pays-Bas

Pour la secrétaire générale du Mouvement français du planning familial « les jeunes sont pourtant dans une attente forte de parler de sexualité, amour, plaisir au-delà des questions de prévention ou des questions sanitaires. La sexualité n’est pas parlée entre filles et garçons, ni avec les adultes. Elle n’est quasiment pas parlée à l’école. Elle n’est pas abordée à travers le prisme de l’altérité ».

Et si la solution était de reprendre l’exemple de ce qui se fait ailleurs ? C’est ce qu’incline à penser Marie-Pierre Martinet qui cite « l’expérience des Pays-Bas où l’éducation est au long cours, le dialogue fort. On y parle de sexualité de façon positive très jeune, sans pouffer de rire, sans rougir ». Cette approche positive de la sexualité permet de « sortir des tabous et de l’entrée préventive qui distille un discours de peur, cautionne une vision moralisatrice et machiste, et masque mal une tentative de reprise de contrôle par les franges le plus conservatrices de la société de la sexualité des plus jeunes, et surtout celle des filles ».

Mise en ligne le lundi 27 février 2012
Modifiée le mardi 28 février 2012

Mot(s) clé(s): Sexualité
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