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Jeunes et médias : sortir d’une scénographie de la peur et du danger

Interview de Marie-Pierre Pernette (Anacej), co-coordinatrice des Cahiers de l’action n°35

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L’INJEP consacre le numéro 35 des Cahiers de l’action aux relations paradoxales entre jeunes et médias. Pour Marie-Pierre Pernette, déléguée générale adjointe de l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (Anacej) et co-coordinatrice de cet ouvrage, les médias risquent une rupture définitive avec les nouvelles générations s’ils ne remettent pas en cause leurs stéréotypes sur la jeunesse.

Marie-Pierre Pernette est déléguée générale adjointe à l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (Anacej). Elle a coordonné avec Mikaël Garnier-Lavalley, « Jeunes et médias : au-delà des clichés. Déconstruire les stéréotypes », le numéro 35 des Cahiers de l’action édité par l’INJEP. L’ouvrage se veut une contribution à la réflexion sur le rapport entre jeunes et médias et, plus précisément, autour de l’image des jeunes que renvoient les médias. Il ambitionne également d’aider à comprendre davantage l’usage des médias par les jeunes, renversant le préjugé selon lequel les jeunes ne s’y intéressent pas.

Ce numéro des Cahiers de l’action affiche deux ambitions : contribuer à la réflexion autour de l’image des jeunes que renvoient les médias et œuvrer à une meilleure connaissance des usages que font les jeunes de ces médias. Pourquoi, selon vous, ces deux questions sont-elles indissociables ?

Pour beaucoup, les pratiques médiatiques des jeunes sont restreintes aux nouvelles technologies, au Web 2.0. Il serait donc vain de recoller les morceaux entre jeunes et journalistes puisque, de toute façon, les jeunes n’appréhendent plus les médias de la même façon, et donc ne lisent plus les journaux, n’écoutent plus la radio. C’est faux évidemment. Les jeunes lisent et écoutent les médias traditionnels et ils ne sont pas les seuls à investir le Web 2.0. Les trentenaires et les quadras le font aussi massivement. De plus, lorsque les acteurs du monde médiatique se penchent sur les usages des jeunes, ils présentent bien souvent ces pratiques comme étant idiotes, avec à la clé, la nécessité de leur apprendre comment ça marche. Loin de nous de penser que l’éducation aux médias relève du superflu, mais il y a aussi derrière ces représentations, l’idée que les adultes ont des pratiques intelligentes par opposition à celles des jeunes. Cela fait partie de ces stéréotypes qui renvoient une image négative de la jeunesse, à côté des poubelles brûlées ou des faits divers sordides. Le travail effectué à l’Anacej, dans le cadre de la campagne Stop aux clichés sur les jeunes [un collectif regroupant l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (Anacej), l’association Jets d’encre et le Réseau national des juniors associations remet chaque année un prix Stop aux clichés sur les jeunes aux Assises internationales du journalisme – NDLR], tente de faire comprendre aux professionnels de la presse et des médias que le traitement de la jeunesse, et les stéréotypes qu’ils véhiculent, provoquent un fort ressenti chez les jeunes et qu’il y a nécessité d’engager une discussion sur ce thème.

Les médias véhiculent la peur des adultes, ou la peur d’un secteur professionnel fragilisé par désintermédiation, c’est-à-dire la remise en cause de ce corps intermédiaire et de son rôle dans l’espace public ?

Il y a sans doute un parallèle à établir entre la peur qu’éprouvent les adultes vis-à-vis des jeunes et la peur d’un secteur professionnel vis-à-vis du futur, de l’évolution de ses métiers. Lorsqu’on parle des relations entre jeunes et médias aux Assises internationales du journalisme, à côté de professionnels qui se remettent en cause, qui doutent, qui débattent, il y en a beaucoup qui ne voient pas d’un bon œil la possibilité faite désormais aux lecteurs de réagir aux articles et d’interagir avec les producteurs de l’information ou le fait que tout le monde aujourd’hui puisse produire de l’information à travers les blogs et les réseaux sociaux. Comme dans toute société ébranlée, il y a des personnes qui doutent, qui remettent en cause leurs pratiques et d’autres qui s’accrochent à leurs certitudes.

C’est donc moins un problème générationnel qu’une question de bouleversement des rapports entre ceux qui informent et ceux qui sont informés ?

Je n’irai pas jusque-là. De mon point de vue, la peur des professionnels et la peur des adultes se mêlent et s’alimentent. On peut dire : « Stop aux clichés » à propos de toutes les composantes des sociétés humaines : les jeunes, les homosexuels, les vieux etc. Le problème majeur de nos sociétés est qu’elles ne font pas confiance à leur jeunesse. Elles en ont peur et les médias relaient cette peur, avec finalement assez peu de recul. Par exemple, on a souvent l’impression que seuls les jeunes ne sont pas vigilants sur Facebook ou les blogs. Pourtant des adultes avertis, éduqués aussi se font piéger. Et parfois même des journalistes issus du sérail.

En même temps qu’ils s’en défient, les jeunes cherchent à investir l’espace médiatique comme le montrent les expériences du Bondy blog, de Radio Sommières ou de l’association Jets d’encre ! Logique ou paradoxe ?

Les jeunes ont d’autant plus besoin d’investir l’espace médiatique que celui-ci leur renvoie une image d’eux-mêmes dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Toute la difficulté pour ceux qui les accompagnent est de leur laisser la possibilité d’expérimenter dans un domaine qui exige éthique et responsabilité. Ce n’est pas facile. Cela demande du temps. Ce travail est mené par des associations de jeunesse qui n’ont pas beaucoup de moyens alors qu’il faudrait un relais politique et un projet éducatif massif pour être à la hauteur de l’enjeu.

Expliquez-vous.

Si les jeunes ont besoin d’accompagnement pour investir l’espace public à travers leurs usages des médias, leur niveau de connaissance leur permet d’avoir un regard lucide sur les traitements de la presse à leur endroit. Quels que soient les supports utilisés, les phénomènes de société qui impliquent les jeunes sont presque toujours révélés par une scénographie de la peur, du danger, du risque. Si la seule réponse des professionnels à l’interpellation des jeunes consiste à dire que les journalistes sont contraints économiquement et donc obligés de verser dans le sensationnalisme, le risque d’une rupture profonde et définitive entre les jeunes et les médias traditionnels est réel.

Mise en ligne le mardi 12 juin 2012
Modifiée le mardi 3 juillet 2012

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