Jean Bourrieau : jbourrieau@cg93.fr
1) En tant que chargé de mission éducation populaire au Conseil général du 93, quelles sont tes attributions ?
Mettre en place un réseau d’éducation populaire sur le département avec l’ensemble des acteurs
- manifeste de l’éducation populaire
- mise en place d’un site internet
- forum éducation populaire à la biennale de l’environnement
- colloque éducation populaire à la fin de l’année
- dossier FSE pour expérimentations.
Tout cela dans une démarche avec les associations.
2) Que penses-tu de cette initiative de la part du Conseil général du 93 et de quelle façon cela interroge le rapport Etat/éducation populaire ?
Le conseil général a bien mesuré l’enjeu de la démocratie (qu’on ne devrait pas appeler participative parce que toute démocratie devrait être participative). En particulier, la nécessité de permettre aux habitants d’être acteurs de l’élaboration des politiques publiques.
De mon point de vue, il y a aujourd’hui une alliance objective des collectivités territoriales et des associations face à l’Etat. En effet, l’Etat :
- définit des réglementations de plus en plus stricte en matière de locaux, d’encadrement, de protection de l’enfance, etc…
- en finance de moins en moins les coûts en diminuant les subventions et en supprimant les aides à l’emploi.
Conclusion : les associations et les services de ville sont contraints de mettre en place des modalités éducatives, sanitaires, etc… auxquelles l’Etat ne contribue plus.
3) Au niveau international ; que sais-tu de l’éducation populaire ailleurs et de ses relations avec l’éducation populaire en France ? Peux-tu évoquer ton expérience à l’international ?
Souvent ce qu’on appelle éducation populaire dans d’autres pays n’est pas de l’éducation populaire au sens où je l’entends. Par contre, il existe partout dans le monde de très nombreuses pratiques riches et variées d’éducation populaire qui ne portent pas ce nom.
- en Belgique, la loi sur l’éducation permanente est une loi sur l’éducation populaire (voir à ce sujet Luc Carton)
- en Amérique latine, toutes les pratiques qui y sont nées telles que le théâtre de l’opprimé ou les comités d’habitants à Porto Alegre relèvent bien de l’éducation populaire. Ils ont d’ailleurs (Bolivie, Brésil…) beaucoup écrit sur ce qui est pour moi de l’éducation populaire.
Il faut sortir de l’idée que la France est la république éclairée qui a inventé la liberté. Il y a plein de choses passionnantes dans le monde que nous minorons par notre universalisme républicain. (cf. Amartya Sen "La démocratie des autres ; pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’occident").
4) Au niveau actualité, que penses-tu de l’idée du renouveau de l’éducation populaire ?
Intéressant mais en étant vigilant.
Intéressant parce qu’il ne faut pas bouder quand un concept qu’on disait ringard il y a 10 ans (cf. mon bouquin ) reprend de la vigueur. Être vigilant parce que les forces dominantes ont le poids et l’habitude pour changer un contenu en gardant un titre s’il permet de vendre et d’acheter.
Ceci dit, j’en a ai souvent parlé, nous sommes à une période où l’éducation populaire est plus que jamais nécessaire si elle est bien politique et explication de la société pour y être acteur et auteur de transformation. Nous croulons sous les informations et nous manquons d’explications, et de personnes qui savent expliquer.
Par ailleurs, l’éducation populaire apparaît comme un véritable pôle de résistance si elle conjugue l’individu et le collectif, si elle reconnaît d’abord les capacités des personnes avant de pointer leur problèmes, si elles aide à ce que s’élaborent les solutions à des problèmes par les acteurs qui possèdent tous connaissances et savoirs à construire collectivement. Aujourd’hui, la société interdit la prise de risque travaillée, accompagnée, sécurisée, comme on peut l’avoir dans une "colo", dans une rencontre amoureuse, dans un feu de joie sur la plage… dans le même temps, elle organise le risque que l’on ne prend pas mais qu’on subit, non maîtrisé, celui qui nous échappe complètement, du lendemain sans emploi, sans logement. L’éducation populaire doit aujourd’hui réapprendre la prise de risque qui nous permettra de combattre le risque qu’on subit.
5) Enfin sur les méthodes de l’éducation populaire, dans le cadre de ton expérience de militant, peux-tu en dire un mot (méthodes spécifiques, chantiers de jeunes ou autres) ?
Les méthodes de l’éducation populaire sont d’abord ce qui caractérise l’éducation populaire.
- Puisqu’elles s’appuient sur les savoirs et les connaissances dont les gens sont porteurs,
- Puisqu’elles construisent une expertise citoyenne à partir des expertises d’usage,
- Puisqu’elles permettent à chacun de prendre pied dans le débat politique, etc…
Mais là encore, il faut être vigilant pour que sous une étiquette on ne modifie pas ce qui se fait. J’ai vu un jour un instituteur qui se revendiquait Freinet dire "vous avez 1 h pour faire un texte libre sur vos vacances". Ca pour moi, c’est la capacité de nuisance du libéralisme alliée à la bêtise. Il y a déjà des associations dites d’éducation populaire qui organisent la concurrence à l’emploi entre les chômeurs, qui organisent la concurrence à la réussite scolaire entre les enfants et leurs familles.
Ouvrage de Jean Bourrieau L’éducation populaire réinterrogée, L’Harmattan, 2001.
Site web du Conseil général du 93 : http://www.cg93.fr/
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