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Interview d’Alexia Morvan

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Alexia Morvan, après avoir été chargée de l’international dans plusieurs mouvements (Ligue de l’enseignement, Fédération des Maisons des Jeunes et de la Culture), et fait partie du comité organisateur des universités internationales de l’éducation populaire, continue ses recherches sur l’éducation au politique / éducation populaire dans le cadre d’une thèse qu’elle vient de commencer à Rennes. Elle est actuellement impliquée dans différents projets de recherche-action sur l’international et dans le collectif "Education populaire et transformation sociale".

Alexia Morvan alexia.morvan@wanadoo.fr

1) Peux-tu revenir sur ton parcours dans l’éducation populaire et tes projets actuels dans ce domaine ? J’ai fait connaissance avec l’éducation populaire en cherchant un stage dans le cadre d’une formation en sciences de l’éducation. Je cherchais un organisme (plutôt un mouvement) ayant un rôle éducatif susceptible de répondre à mon désir d’engagement dans la lutte contre les inégalités nord-sud. Je rencontre "l’éducation au développement ", qui s’interroge sur les manières "d’éduquer pour que se développe un modèle alternatif à celui de la compétition, paradigme hégémonique de nos jours".

De leur côté les associations françaises (non spécialisées dans l’aide au développement), notamment d’éducation populaire (c’est le cas de la Ligue de l’Enseignement en 1996), qui mènent des actions de coopération Nord-Sud, utilisent le terme "d’éducation à la solidarité internationale ou à la citoyenneté internationale" pour qualifier leurs actions d’échanges culturels entre des populations du Nord et du Sud. Je trouve dans ces approches à la fois des réponses provisoires à mes recherches d’engagement et à mes réflexions sur des actions à mener pour le changement vers plus de justice, tout en restant insatisfaite de ne pas trouver suffisamment la liaison entre une critique du "sous-développement" dans les pays pauvres et une critique du "mal-développement" dans les pays riches.

Liaison sans laquelle il me semble que l’éducation à la solidarité internationale ou à la citoyenneté internationale, restent des approches très bien-pensantes, qui donnent une bonne conscience à leurs défenseurs sans rien changer aux termes de la domination.

Après un bref parcours à la Ligue de l’Enseignement dans le cadre de la mission d’éducation à la solidarité internationale (1996), je deviens responsable des relations internationales à la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture où j’exerce entre 1997 et 2001. J’ai eu la chance, non seulement de prendre le temps de lire quelques archives de l’association (fédération d’éducation populaire cinquantenaire), d’y trouver des échos à mes préoccupations, un début de définitions (le rôle d’éducation populaire des associations affiliées à cette fédération est décrit comme devant "exercer la raison critique des citoyens"), mais aussi d’arriver dans cette association au moment où un groupe de professionnels entamait un travail d’analyse de leurs pratiques au regard d’une des définition de l’éducation populaire (celle dont l’origine remonte notamment au mouvement ouvrier européen) avec l’accompagnement de Luc Carton (de la Fondation Travail Université à Bruxelles) : partant des enjeux démocratiques d’aujourd’hui, ils aboutiront avec leurs travaux, à six critères ou balises possibles d’une action d’éducation populaire.

Cela a donné naissance au séminaire d’été multi-acteurs transnational (Avignon, 1997), puis aux universités d’été internationales (de Carcans-Maubuisson, 1998, Dourdan, 1999, La Londe Les Maures en 2000). De 120 personnes à Avignon, à 350 personnes lors des derniers travaux, jeunes, étudiants, citoyens, fonctionnaires, syndicalistes, élus politiques, travailleurs sociaux, bénévoles et professionnels d’associations, françaises et d’autres nationalités présentes (Europe, Moyen-Orient, Afrique de l’Ouest, Maghreb.), qui venaient mettre en commun leurs doutes, leurs réflexions, leurs sensibilités, leurs intuitions. Nous avons travaillé en atelier, préparé d’une année sur l’autre des productions, échangé avec des chercheurs, interrogé des politiques, analysé leur environnement du local à l’international, discuté politiquement du sens de nos métiers et de nos actions.

Ces différentes initiatives alimenteront en partie la naissance quelques années plus tard des rencontres pour l’avenir de l’éducation populaire en 1999 qui reprendront cette approche, puis d’une offre publique de réflexion sur l’éducation populaire en 2000.

Du côté des relations internationales, au sein de la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture, trois orientations sont projetées à partir des actions que mènent les associations adhérentes et après avoir réuni un collectif d’associations à ce sujet :

  • un questionnement sur nos modes de vie et de développement (au travers des actions de solidarité internationale, de l’économie qui nous entoure),
  • le décodage des décisions européennes (via les échanges de jeunes, les médias, les députés européens) et,
  • comprendre les réactions identitaires, déconstruire le racisme ordinaire (dans la vie des quartiers, analyser ensemble les problèmes à partir de situations concrètes).

En janvier 1998, j’anime la commission internationale du CNAJEP jusqu’en décembre 1999. Nous lançons une réflexion sur les fondements et pratiques de l’international dans les associations membres du CNAJEP pour :

  • explorer, critiquer, rendre visibles et discutables nos différentes pratiques,
  • constituer un ouvrage de référence sur l’international dans l’éducation populaire (destiné à nos réseaux respectifs, à nos partenaires institutionnels ainsi qu’aux plateformes interassociatives nationales et internationales) et
  • surtout changer nos modes d’actions, faire naître des propositions, des chantiers collectifs d’éducation populaire (interassociatifs) et modifier les relations avec les institutions qui nous entourent.

Les témoignages d’expériences se réécrivent avec ces nouveaux questionnements, des auteurs extérieurs font écho, donnent une autre lecture, et le livre co-édité par le CNAJEP et l’INJEP, se termine par un chapitre "propositions" pour des transformations à mettre en oeuvre.

Aujourd’hui, après l’offre publique de réflexion sur l’avenir de l’éducation populaire lancée par la Ministre de la Jeunesse et des Sports, M.-G. Buffet, c’est dans le cadre d’une offre civile de réflexion "éducation populaire et transformation sociale", organisée par un collectif d’acteurs depuis 2004, que je poursuis avec d’autres cette démarche.

Entre temps j’ai pris d’autres fonctions dans une autre fédération d’éducation populaire, cette fois-ci en milieu rural dans le Finistère et me suis impliquée en parallèle avec d’autres dans la création d’un groupe local ATTAC dans le centre ouest Bretagne. Depuis 2003, nous avons avec plusieurs acteurs de l’éducation populaire et de la solidarité internationale (et ce dans la suite de l’offre publique de réflexion et du livre "Réinventer l’international. Réflexion sur une démarche d’éducation populaire") lancé une recherche-action (sur l’éducation au politique comme pratique d’émancipation et de transformation sociale) pour renouveler nos pratiques et le faire évoluer le cadre dans lequel elles s’exercent.

2) Au niveau international ; que sais-tu de l’éducation populaire ailleurs et de ses relations avec l’éducation populaire en France ?

Sans avoir creusé particulièrement cette question, je peux juste faire écho de ce que j’ai vu, lu, ou de ce à quoi j’ai participé. Au niveau du positionnement des discours, dans mes lectures d’articles de l’époque de quelques fédérations d’éducation populaire, on peut trouver d’une part un ralliement à la cause tiers-mondiste, et d’autre part de nombreux récits (dans les revues des fédérations) de voyages d’étude des cadres de la jeunesse et de l’éducation populaire (missions soutenues par le Ministère de la Jeunesse et des Sports).

Une des approches concrètes des relations internationales dans l’éducation populaire (à l’oeuvre dès les années 1950-60) est une stratégie Nord-Sud d’essaimage (schématiquement on exporte nos modèles français d’organisation éducative et sociale "jeunesses") : il s’agit de créer les mêmes organisations (maisons de jeunes, clubs scouts, guides…) dans des pays francophones (colonisés). On en trouve encore des traces importantes, un grand nombre de maisons de jeunes en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Guinée pour ne citer que ces exemples.

Trop rares je trouve, sont les initiatives à égalité (ou avec réciprocité) dans la dimension internationale de l’éducation populaire. A ce titre je trouve que l’organisation de la Fédération Internationale des associations pour l’éducation des travailleurs, à laquelle participe la Fédération Nationale Léo Lagrange et l’association Culture et Liberté, cité p 83 dans le livre "Réinventer l’international", et leur expérience des cercles d’étude internationaux sur la mondialisation, reflète une approche très originale et me semble-t-il très fertile pour l’éducation populaire aujourd’hui et demain, en tous cas se rapproche de mes valeurs d’éducation populaire appliquées à l’international (pédagogie de l’égalité politique, visée de transformation sociale).

Au niveau européen, les importantes traditions de l’éducation des adultes, dont l’éducation populaire sont très variées et gagneraient à être absolument mieux connues : le terme d’éducation populaire, sauf en Belgique (où existent de nombreuses organisations d’éducation populaire et permanente, plus proches me semble-t-il de la tradition ouvrière), n’est pas utilisé. En revanche, un certain nombre d’approches éducatives ressemblent à l’éducation populaire. L’éducation ouvrière et l’éducation sociale (Pologne) dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est, et en Grande Bretagne, le "youth work" (qui correspond à l’animation jeunesse développée dans de nombreuses associations françaises de jeunesse et d’éducation populaire) et de nombreuses expériences d’apprentissage mutuel ("Peer education") dans une grande partie des pays d’Europe du Nord, le travail communautaire en Grande Bretagne également (plus proche d’une conception radicale de l’animation sociale, héritée de Saül Alinsky, des quartiers pauvres aux Etats-Unis) et aux Pays-Bas…

Plus largement dans le monde, de nombreuses pratiques me semblent à rapprocher de l’éducation populaire, certaines s’en revendiquent comme en Amérique Latine, par exemple des mouvements qui travaillent dans les favelas ou des organisations nées de la lutte des indiens pour réclamer leurs terres et le respect de leur dignité, ou tout le courant de l’éducation critique hérité de Paulo Freire (pédagogie de l’opprimé) et des expériences qui sans doute s’en sont imprégnées tel la théorie et la pratique du théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal (approche qui à l’inverse des tendances de diffusion habituelle Nord-Sud a fortement été implantée en France et continue d’y être apprise). De même en Afrique de l’Ouest, au Moyen-Orient et en Inde, des associations ou O.N.G. ont des approches d’éducation populaire : des mouvements tels que Enda-Tiers-Monde qui pratiquent la recherche-action, et d’autres comme le mouvement social libanais qui a à la fois des actions éducatives, sociales et économiques notamment en direction des femmes, ou encore comme l’INDP qui travaille à remettre en cause le système des castes. Si l’on retient la définition de l’éducation populaire comme travail culturel dans la transformation sociale, beaucoup d’expériences, de lutte, de partage de savoirs, gagneraient à être réciproquement échangées, travaillées, au niveau international, pour nous permettre de continuer à apprendre, à repenser nos pratiques et théories de l’éducation populaire.

  • Réinventer l’international. Réflexion sur une démarche d’éducation populaire. CNAJEP, Publication de l’INJEP, n°56. 2002 (coordonné par Alexia Morvan)
  • Document à consulter : intervention d’Alexia Morvan à la journée du 9 juin 2006 organisée par le laboratoire Experice, université Paris 8, "Mémoire, territoire et perspectives d’éducation populaire"

Mise en ligne le lundi 4 février 2008
Modifiée le mardi 15 avril 2008

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