Animateurs, responsables des fédérations et acteurs des politiques Jeunesse le savent aussi bien que les enseignants : ce qui mobilise les jeunes dans leur grande majorité, ce sont les pratiques artistiques et la culture. En témoignent les bilans des dispositifs d’accompagnement depuis de nombreuses années. En dix ans, le réseau des Juniors Associations a ainsi constaté l’intérêt constant des tout jeunes créateurs d’associations pour ces domaines. Près de 30 % des 2000 Juniors Associations initiées depuis 1998 concernent des projets à dominante culturelle. Pour l’année 2007-08, ceux-ci étaient majoritairement tournés vers la musique (33 %) et la danse (29 %), devant le cinéma (12 %), les arts du cirque (9 %), le théâtre (7 %) et les projets interculturels (7 %). Avec, note Thierry Crosnier, délégué général du réseau, "une forte volonté de faire partager, d’informer et de sensibiliser, que ce soit à travers des débats autour de films ou la création de prix littéraires."
Chez les porteurs de projets de la tranche d’âge supérieure, concernés par le dispositif Envie d’Agir, la proportion d’initiatives culturelles est plus forte encore, puisque la moitié des demandes d’aide concernent les pratiques artistiques et culturelles, de manière récurrente. Du côté de la Fédération française des MJC, on relève que les trois quarts des projets de jeunes qui sollicitent un accompagnement comportent une dimension culturelle, y compris quand le projet a une vocation humanitaire ou sociale. Lancement de groupes musicaux, de troupes de théâtre ou de danse hip hop, réalisation de courts-métrages, expériences d’écriture ou de graff, création de festivals : autant d’initiatives qui, incontestablement, mettent en mouvement la jeunesse.
Un désir spontané
Ce goût affirmé pour la pratique, la diffusion et le partage de disciplines et d’expériences artistiques trouve en partie ses racines dans un besoin d’expression spontané chez les jeunes. "Il existe bien sûr un énorme besoin de s’exprimer, surtout chez les adolescents, mais aussi une demande d’imaginaire et de découverte du monde sensible qui se manifeste chez les enfants, dont le développement passe par cette exploration", précise Chantal Dahan, responsable du pôle Culture à l’Injep. Une exploration indispensable à la construction de soi, dans le passage incertain entre la fin de l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte.
Grâce aux modes d’expression artistiques et à l’aventure de la création, les jeunes découvrent les représentations symboliques et partagent des expériences structurantes sur lesquelles s’appuyer pour avancer. Sans doute faut-il également voir dans cet engouement pour la production culturelle l’impact fort des modèles que constituent les artistes vedettes et le monde du spectacle. Il n’empêche, chemin faisant, les jeunes qui bénéficient d’expériences culturelles font des apprentissages inattendus, qui sont autant de portes ouvertes sur le monde et sur leur propre vie.
Apprendre à s’engager
Monter son groupe de rock à 17 ans, ou créer une pièce de théâtre à la fac, c’est entrer de plein pied dans la vie sociale. Créer une association, gérer un budget, présenter son projet, mais aussi monter sur scène, s’exposer : autant de savoirs-faire et de compétences glissés dans le sillage des pratiques culturelles et artistiques et qui participent de la formation du futur citoyen. Quand il s’est lancé avec quelques étudiants dans l’aventure de "Drugi Most", Jérémie Lamouroux avait à peine 18 ans. Le projet était ambitieux : "Après la guerre en ex-Yougoslavie, nous voulions recréer des liens entre jeunes bosniaques et croates dans la ville de Mostar coupée en deux, grâce à la culture et à l’art, raconte-t-il. J’étais séduit par l’idée de faire émerger des projets artistiques autant que par le projet de réconciliation : pour moi la culture était un vecteur de rencontre." Sur le papier et dans les têtes enthousiastes, il s’agissait d’emmener en Bosnie des artistes, pour fédérer autour de leurs créations la jeunesse divisée de Mostar. "Dans la réalité, il a fallu monter une association, organiser concrètement la logistique d’un voyage dans un pays sortant de la guerre ; nous avons dû défendre notre projet devant des élus ou des médias qui n’y croyaient pas, trouver de l’argent : nous avons appris la ténacité et découvert la politique, les acteurs sociaux, en très peu de temps, confie Jérémie Lamouroux. Nous nous sommes formés tout seuls, mais aussi au contact des plus âgés, et des artistes eux-mêmes." Pari réussi : plus de dix ans après, l’ancien étudiant conserve de ses années "Drugi Most" la satisfaction d’avoir atteint ses objectifs initiaux – en témoigne aujourd’hui le grand centre culturel de Mostar, ouvert sur l’ancienne ligne de front – et une expérience qui a forgé ses débuts de jeune adulte plus qu’aucune autre.
Monter son groupe de rock à 17 ans, ou créer une pièce de théâtre à la fac, c’est entrer de plein pied dans la vie sociale
"On voit bien comment les pratiques artistiques et culturelles exigent des jeunes qu’ils apprennent à vivre et travailler en groupe, à se situer dans la société pour y trouver une place active : c’est une façon de se positionner comme citoyen", résume Chantal Dahan. Un constat partagé sur le terrain par Gilles Locatelli, directeur de la MJC de Monteux, dans le Vaucluse, qui s’est fait une réputation dans le monde de la danse hip hop depuis dix ans. Sur 450 adhérents, la MJC compte 200 jeunes danseurs, de 13 à 20 ans, champions de France en 2005 et habitués des créations d’envergure. "Au-delà de la démarche artistique très exigeante, la pratique de la danse hip-hop joue un rôle éducatif et de sociabilité évident pour ces jeunes, relève le directeur. Ils ont appris le sens du collectif, de la responsabilité de chacun et de l’engagement vis-à-vis du groupe." La dynamique et la solidarité jouent à plein quand il s’agit de monter sur scène pour présenter un travail conduit sur une année entière. Dès lors, comme le note Gilles Locatelli, la question de l’assiduité ne se pose même plus : il devient naturel de s’engager, y compris pour participer à d’autres événements locaux, comme le festival des cultures urbaines de Monteux.
Appartenir au monde
Bien sûr ces enseignements essentiels au sein des fédérations d’éducation populaire et des associations ne sont pas l’apanage exclusif des pratiques culturelles. Après tout, monter un club sportif ou une expédition humanitaire représente une immersion dans le réel tout aussi formatrice. Mais la fréquentation des œuvres, la pratiques de disciplines artistiques, la découverte de la vie culturelle, se distinguent en ceci qu’elles représentent une ouverture au sensible, à l’universel et au monde. "Tenter d’exprimer un sentiment par la musique, et s’apercevoir que Bach l’a déjà fait avant soi, c’est réaliser qu’on appartient à une même réalité, qu’on n’est pas seul, bref qu’on fait partie de l’humanité, souligne Chantal Dahan. Le partage des émotions, que permet la culture, développe la capacité de se relier à l’autre, au différent, à l’étranger, mais aussi aux générations passées, donc de s’inscrire dans l’histoire et le monde." Un sentiment expérimenté avec force par Jérémie Lamouroux et ses compagnons de "Drugi Most" en Bosnie, où les spectacles de rue et les projections de films pouvaient émouvoir de concert jeunes français, bosniaques ou croates. "L’art transfigure le réel et permet d’exprimer les choses essentielles sans forcément passer par les mots", résume-t-il. Les animateurs et acteurs des politiques Jeunesse s’accordent sur ce point : si la culture est plébiscitée par les jeunes, c’est en grande partie parce qu’elle est un support privilégié pour recueillir et métaboliser leur propre regard sur la réalité. "Les thématiques qui ressortent lors des créations de danse hip-hop tournent très souvent autour du monde d’aujourd’hui et de la représentation que s’en font les jeunes, qui ont des choses à dire et besoin de les dire", confirme Gilles Locatelli. En somme, l’expression artistique comme première marche vers la citoyenneté.
L’exigence de qualité : une condition de la réussite
Vastes champs d’expérimentation et de construction, les pratiques culturelles ne sont un outil pédagogique formidable qu’à la condition de ne pas perdre de vue la qualité de l’expression, de la recherche, de la production. Autrement dit, attention à ne pas transformer l’atelier musique ou l’association de théâtre en simple activité de loisir, faute de quoi le bénéfice pour les jeunes en est amoindri. Chantal Dahan, qui défend avec conviction la nécessité de la formation des acteurs éducatifs aux pratiques artistiques, insiste sur ce point : "Pour enseigner le hip-hop, il faut d’abord comprendre et intégrer sa dimension artistique. Il faut beaucoup d’exigence sur la qualité de l’expression. C’est pourquoi nous travaillons avec toutes les fédérations pour les sensibiliser à la qualification de leurs animateurs, qui doivent pouvoir fournir des outils aux jeunes. Les rencontres et le travail avec les artistes sont également très formateurs. Tout l’enjeu est de trouver une façon d’amener à la connaissance, indispensable, sans être didactique."
Sur le terrain des associations, l’exigence est bien souvent au cœur du projet artistique. Les demandes de résidence et d’accompagnement professionnel des jeunes groupes de musique, notamment, témoignent de cette recherche de qualité. A Monteux, les danseurs de la MJC ont de leur côté entamé une réflexion sur leur travail, qui les conduit aujourd’hui à envisager la création d’une compagnie amateur indépendante, engagée dans une démarche de tournée, de confrontation à des scènes diverses… et à la critique. On est loin de la simple activité du mercredi : le travail artistique exigeant, rigoureux, porte ses fruits y compris dans la prise en main de l’avenir de la troupe. Parce que la recherche, l’interrogation et les doutes qui irriguent toute expérience artistique, fut-elle balbutiante, se révèlent un socle solide sur lequel bâtir en confiance son identité et son parcours.
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Pour aller plus loin
- "De l’Hiver à l’été", à la rencontre des pratiques culturelles des jeunes
- "Nouvelles formes de créations artistiques, nouveaux modèles économiques ?"
- Cycle de réflexion du pôle Culture de l’Injep : "Les pratiques artistiques et culturelles des jeunes : mieux connaître pour mieux accompagner" De l’Hiver à l’été, n°8 et 9, juillet 2007. publications@injep.fr
- L’information dans le secteur culturel
- Essai sur les limites de la démocratisation culturelle La culture, pour qui ?
- La démocratisation culturelle - Une médiation à bout de souffle
- Étude - L’engagement des jeunes dans les pratiques culturelles en milieu rural à travers l’action des Foyers Ruraux
- Les pratiques culturelles des étudiants
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