
© Hervé Hamon / MENJVA
Quelles sont les leçons à tirer de la mobilisation des jeunesses arabes ? Quels impacts sur la coopération euro-méditerranéenne dans le domaine de la jeunesse ? Pour tenter d’apporter des réponses à ces questions, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), l’Agence française du programme européen « Jeunesse en action », le centre de ressources SALTO-YOUTH et la Maison de l’Europe de Paris ont organisé, mardi 13 septembre, au siège de cette dernière, une conférence-débat intitulée « Coopération euro-méditerranéenne et jeunesse : une nouvelle donne ? ». Une manifestation qui a rassemblé quelque 120 acteurs de la coopération euro-méditerranéenne. Elle s’est tenue en présence de Catherine Lalumière, présidente de la Fédération française des Maisons de l’Europe et de Jeannette Bougrab, secrétaire d’État, chargée de la Jeunesse et de la Vie associative. Bernard Abrignani, coordonnateur du centre de ressources SALTO-YOUTH présidait les débats, auxquels Nisrine Zaïbi, vice-présidente du Conseil régional de Bourgogne chargée de la jeunesse, Miriam Teuma, professeure à l’université de Malte, Djamel Benia, directeur de l’Association pour le développement des initiatives citoyennes et européennes (ADICE – Roubaix) et le sociologue Vincenzo Cicchelli ont apporté leur contribution.
Le printemps arabe : un démenti apporté au choc des civilisations
Les pays du Sud de la Méditerranée, et surtout les jeunes, que les décideurs politiques européens « considéraient condamnés à vivre sous des régimes non démocratiques ont entamé un formidable mouvement de révolte populaire dans un souffle qui peut être comparé à la chute du mur de Berlin », a estimé Catherine Lalumière. Et d’ajouter : « Cette leçon remarquable doit inciter à se renseigner sur les raisons pour lesquelles après la stagnation, brusquement les jeunes ont pris le chemin de la révolte et pourquoi. On peut s’inquiéter pour l’avenir de ces pays, mais si le réalisme oblige à être prudents, les jeunes et les décideurs doivent se réjouir de la capacité de mobilisation sur les thèmes essentiels de la liberté. »
Pour Jeannette Bougrab, ces révoltes apportent un cinglant démenti tant à ceux qui prédisaient le choc des civilisations au lendemain des attentats du 11 septembre, qu’à ceux qui professaient l’incompatibilité des valeurs démocratiques avec les sociétés arabo-musulmanes : « Les valeurs démocratiques sont universelles. Le choc des civilisations n’a pas eu lieu. Les peuples arabes veulent la démocratie. Ils l’ont prise », a constaté avec enthousiasme et émotion Jeannette Bougrab. « On voit bien qu’au-delà des différences culturelles, le fil d’Ariane est la lutte contre l’autoritarisme et la volonté de dignité », a renchéri Catherine Lalumière.
Révoltés du Sud, Indignés du Nord
De là à penser que les mouvements de révoltes des jeunes arabes et ceux des Indignés de l’Europe du Sud se confondent, il y a un pas que le sociologue Vincenzo Cicchelli s’est refusé à franchir tout à fait : « En Espagne, en Grèce, en Italie, et même en France, une génération plus diplômée que celle des parents a moins perspectives que la précédente ». Les "Indignés" vivent dans des sociétés à emplois fortement protégés. Ceux qui sont à l’extérieur « supportent seuls le poids de la flexibilité ». Au Maghreb « on trouve des éléments similaires » : notamment le chômage de masse, « qui touche les jeunes diplômés… ». La « profonde différence » tient dans le fait qu’au Nord, il y a des « jeunes qui se battent pour conserver ce que leurs parents ont eu » et, qu’au Sud, « les jeunes se battent pour avoir ce que leurs parents n’ont jamais eu ».
En revanche, les jeunes du Sud et du Nord de la Méditerranée ont ceci en commun qu’ils sont les fruits de la globalisation, des transformations géopolitiques d’un monde multipolaire. Ce dernier se caractérise par une plus grande mobilité des personnes et des capitaux, mais aussi une ouverture culturelle plus importante. Toutes engendrent « des inégalités nouvelles entre pays et à l’intérieur de ceux-ci », a expliqué Vincenzo Cicchelli. « Les jeunes sont les plus touchés par les côtés positifs et négatifs de la mondialisation, a-t-il fait valoir. D’un côté, ils s’inscrivent dans une culture cosmopolite, fortes de valeurs universelles, véhiculées notamment par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, de l’autre ils subissent les blocages de sociétés régies par des régimes autoritaires et la fermeture des frontières au Nord, privant ces pays d’une soupape sociale ».
À lire : l’interview de Vincenzo Cicchelli pour le site de l’INJEP
"Le Printemps arabe, c’est la première révolution cosmopolite !"
Miriam Teuma pour sa part, est allée plus loin dans la distinction de la situation des jeunes sur les rives Nord et Sud. Elle a mis en avant l’argument démographique (« 65% de jeunes dans les pays du sud à l’horizon de dix ans. 19% en Europe ») et brossé à grands traits les caractéristiques des sociétés du Sud : « Inadéquation des services éducatifs et de l’emploi, développement de nouvelles technologies, fuites de cerveaux, hausse des prix des denrées alimentaires, vont de pair avec un appauvrissement général de pans entiers des populations », a-t-elle souligné, jugeant que « si la poussée démographique pourrait constituer un nouveau cycle de stabilité, l’inadéquation de politiques publiques avec ce phénomène constituera un frein au développement économique et humain ».
Un point de vue qu’a nuancé Djamel Benia : « Comment la jeunesse issue de l’immigration peut-elle être promue et valorisée, au lieu d’être stigmatisée et confinée dans la pauvreté ? Pour nous qui habitons dans les quartiers populaires, le printemps arabe a un sens. Ce sentiment de relégation, d’avenir bouché, est partagé par les jeunes des pays du Sud et des "quartiers" français. N’oublions pas qu’en France aussi il y a des fractures entre jeunesses, des jeunesses qui ne se croisent pas. J’ai été élevé dans un sentiment ambigu d’humiliation, sans voir de la part des politiques un début de solution à nos problèmes. Il ne faut pas confiner la jeunesse dans la notion d’insertion, car cette place sera contestée par les jeunes "indignés" en Europe, ou les révoltés du Sud. La jeunesse ne veut plus qu’on lui explique comment le monde marche. La société de l’information lui donne les moyens de le comprendre ».
D’origine tunisienne, Nisrine Zaïbi a partagé cette vision : « J’ai 24 ans. L’âge du régime de Ben Ali. La transition dans le monde arabe et ce qui se passe en France, ne sont en rien dissociables. ». Pour la vice-présidente du conseil régional de Bourgogne en charge de la jeunesse, cette « fièvre est une secousse de grande envergure qui touche ou qui va toucher les pays occidentaux ». La dynamique du printemps arabe est à « trouver dans la volonté des citoyens attachés à la démocratie de s’ériger contre les systèmes » qui échappent à ses principes ou les contournent. Le caractère décisif des jeunes dans ces révoltes doit être relié « avec la place qu’on leur laisse dans les sociétés. Cette problématique est valable particulièrement en France, au regard de la situation sociale des jeunes. Eux ont eu au moins le courage de se révolter. »
Fondation franco-arabe de la jeunesse
Pour les acteurs de la coopération euro-méditerranéenne, le printemps arabe impose une révision des programmes ainsi que leurs modalités d’application. « Moi d’origine Maghrébine, je sais ce que c’est que d’avoir 20 ans en terre arabe : privation de liberté, désespérance économique… Cette jeunesse qui s’est révoltée doit être soutenue par les responsables politiques occidentaux. C’est tout l’enjeu. Il faut une vision globale, les traduire en action, en maîtriser l’exécution », a déclaré Jeannette Bougrab. Ces révolutions « qui ne sont pas achevées » doivent permettre une remobilisation des outils existants, tels que l’Agence du service civique et l’Agence française du programme européen « Jeunesse en action ». Dans le cadre de la coopération, « la réciprocité est essentielle », a précisé la secrétaire d’Etat : « Des jeunes Tunisiens, Libyens, Algériens, doivent pouvoir venir en France effectuer un service civique aussi facilement que les jeunes Français sont envoyés sur la rive Sud. Il faut une nouvelle façon de voir sans unilatéralisme ». A cette occasion, la secrétaire d’Etat a indiqué qu’elle souhaitait « promouvoir un projet qui [lui] tenait particulièrement à cœur : celui de créer une fondation pour la jeunesse franco-arabe. »
Cette instance s’appuierait sur l’histoire des pères de l’Europe et du modèle que constitue l’Office franco-allemand pour la jeunesse. « 200 000 jeunes par an échangeant, dépassant leur différence, c’est construire le noyau dur de l’Europe. La mise en place d’une structure comparable constituerait un pari du même ordre dans l’espace euro-méditerranéen ». La secrétaire d’Etat a également plaidé pour une coopération accrue entre acteurs économiques et acteurs du monde associatif afin de développer l’économie solidaire dans ces pays et donner la possibilité aux jeunes de créer de l’activité « pour éviter la fuite des forces vives de ces pays, leur donner les moyens d’espérer et d’une vie meilleure. C’est la raison pour laquelle je vois les bonnes pratiques dont vous allez parler. Grâce au monde associatif, il est possible de donner relief et sens à ces espoirs ».
Des programmes repensés et ouverts à davantage de jeunes
Si Catherine Lalumière n’a pas manqué de saluer la qualité des programmes européens comme Erasmus ou « Jeunesse en action », elle a souligné deux axes de progrès. Le premier porte sur le nombre et une plus grande diversité sociale des jeunes qui participent à ces programmes : « Si on prend chaque programme, il y a de belles réussites, mais numériquement trop de jeunes n’en bénéficient pas. Par ailleurs, quand on est attaché à l’égalité républicaine, on considère indispensable que ces programmes touchent ceux qui n’ont pas les ressources financières pour suivre cette direction », a-t-elle déclaré.
Le second axe d’amélioration, selon la présidente de la Maison de l’Europe de Paris, tient au contenu même de ces programmes et de leurs objectifs : « La mobilité, les voyages, les échanges, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Je voudrais que ces programmes en direction de la jeunesse attachent davantage d’importance aux contenus des connaissances et des messages. Comprendre ce qu’est le projet européen, pourquoi on s’est lancé dans cette aventure, quelles sont les modifications à apporter, pourquoi dans un contexte de crise que nous connaissons il faut quand même continuer, voilà quelque chose d’essentiel. Il faut que les jeunes voyagent, mais il faut aussi les aider à comprendre les enjeux. Et s’agissant de ce qui se passe sur la rive Sud de la Méditerranée, c’est encore plus vrai ! On a un dossier formidable et lourd de conséquences qui interpelle chaque citoyen des deux rives », a rappelé Catherine Lalumière.
Se référant aux actions de son association qui implique des jeunes des quartiers dans les mesures publiques en faveur du volontariat, Djamel Benia a précisé : « L’enjeu c’est que la jeunesse soit acteur du monde en transformation. Marocains, Tunisiens, pays du Nord, à travers les actions de notre structure, ont pu dialoguer échanger, en dehors des logiques compassionnelles, sur le principe de l’élaboration conjoint d’un futur commun, c’est possible ». « Mais, a-t-il ajouté, il importe de faire connaître aux plus défavorisés les dispositifs existants. Le premier pas de la démocratie est de rendre accessible ce qu’elle a produit. Enfin, il faut qu’il y ait, derrière, une logique de plaidoyer politique qui permettra de sortir de la seule question de la solidarité. Laquelle ne relève pas de la politique, n’apporte pas de vision globale, mais porte la marque de son échec ».
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- Sur les acteurs de la coopération euro-méditerranéenne
- Sur le programme européen "Jeunesse en action"
Site internet : www.jeunesseenaction.fr
- Sur le Centre de ressources Salto-Youth EuroMed et Bonnes pratiques
Site internet : www.salto-youth.net/euromed (site en anglais)
- Sur le Centre d’Assistance Technique et Stratégique pour les Agences Méditerranéennes (C.A.T.S.A.M)
Site internet : www.euromedyouth.net
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