Les enjeux des médias pour l’éducation populaire : des espoirs, des échecs et des dangers
Dans son rapport aux médias, l’éducation populaire a eu globalement deux approches :
1) La première considère que la communication sert la démocratie et que les médias en sont un des outils. Rappelons que le tout premier combat dans ce domaine fut celui de la presse. De cette approche découle toute une série d’expérimentations allant de la production à l’éducation aux médias.
2) La seconde approche se caractérise par une indifférence ou/et une méfiance ; qui se traduit par une critique des aspects idéologiques et économiques reliés au monde des médias et par une suspicion quant aux informations diffusées.
A LIRE CI-DESSOUS : Citation de Robert von Erdberg en 1929 dans "Education populaire. Objectif d’hier et d’aujourd’hui". Presses universitaires de Lille. p.140 Article : "La maîtrise des anciens et des nouveaux medias dans l’éducation populaire autour de 1900" de Stephan Kolfhaus
"La presse, le cinéma, et la radio, en raison de leur spécificité, posent des problèmes tout a fait particuliers au travail de l’éducation populaire libre. En premier lieu, ils sont les leviers les plus puissants d’une industrialisation de l’éducation, dans la mesure où ils mettent des techniques au service de l’éducation populaire avec toutes les possibilités et les présupposés inhérents a la technique. L’aspect intellectuel n’y est pas seul et ce n’est probablement même pas toujours l’aspect principal (…). Il ne fait aucun doute que la presse, le cinéma et la radio sont à considérer comme fondamentalement positifs pour l’éducation populaire. Ils sont les instruments les plus efficaces d’une large diffusion des lumières et sont par là des soutiens de la vie intellectuelle dans le peuple. Mais de ce fait même résultent certains dangers difficiles a éviter eu égard a leurs intérêts commerciaux."
Par rapport à l’indifférence, pour beaucoup de militants d’éducation populaire, les médias ne sont pas une priorité et restent insaisissables. La question des médias et de la communication au sein des mouvements est très souvent portée par quelques militants isolés qui peinent à en faire une question de premier plan. Pourtant, l’éducation populaire, aurait à la fois été pionnière dans l’utilisation de l’image et des médias pour l’éducation, mais elle aurait aussi en partie raté son rendez-vous avec les médias. Enlisement dans la fabrication de ses propres médias ? Décalage des temporalités et des méthodes ? Décalage entre les valeurs ? Evoquons quelques pistes avant de nous pencher sur les expérimentations d’éducation populaire en lien avec les médias.
A LIRE CI-DESSOUS :
"Depuis 20 ans, les associations en général et notamment d’éducation populaire sont passées à côté du développement des techniques de communications, à la fois à cause des lourdeurs inhérentes aux associations et aussi à cause de l’accélération historique des techniques de communication, et particulièrement l’entrée massive de la télévision dans les foyers depuis en gros les années 1960/70."
"La confrontation est inévitable entre d’un côté les dimensions économiques et techniques qui prédominent dans le monde des médias et de l’autre côté les valeurs portées par les associations notamment d’éducation populaire."
"La mise en mouvement de ces concepts (évoqués plus haut : valeurs de l’éducation populaire avec triptyque héritage, identité, citoyenneté) ne peut se faire que sous des rythmes beaucoup plus lents que ceux employés par les moyens de communication de masse. Cette différence de rythme n’a fait que s’accroître (…) depuis 20 à 30 ans au regard de l’accélération de nouvelles technologies et de ses applications"
"Par rapport à ce perpétuel renouvellement des techniques, nous avons ensuite évoqué ce que je qualifierai de débat "pédagogique" qui touche là aussi bien l’éducation populaire que l’éducation nationale sur la nécessité d’axer plus sur le développement de l’esprit critique ou sur l’apprentissage des techniques. Cet apprentissage des techniques, un certain nombre d’associations l’ont essayé, et l’on peut dire qu’elles s’y sont un peu "enlisées".
A LIRE CI-DESSOUS : Extrait de l’interview de Denis Adam
"Dans le discours les acteurs de l’éducation populaire ont très vite compris le rôle des médias dans l’éducation à la citoyenneté. Lorsque Zola écrit "J’accuse" dans l’Aurore que fait-il d’autre que former des citoyens ! Les actes auront bien plus de mal à suivre. La tentative sera réelle sur la radio mais de courte durée (une petite dizaine d’années à peine). L’approche de la télévision sera un échec avec un repli sur la vidéo. Aujourd’hui on retrouve avec les sites internet le même usage majeur qu’avec la presse écrite : l’idée de faire son média davantage comme moyen d’information qu’outil de communication. Le manque est surtout sur le volet éducatif. Les médias occupent une place essentielle dans notre société, comprendre et agir sur le monde nécessite de connaître les médias, de savoir les décoder, les utiliser… L’éducation populaire a plutôt tendance à s’en méfier ou à s’en éloigner. Même lorsqu’ils fabriquent leurs propres médias les acteurs de l’éducation populaire n’ont ni la formation, ni le réflexe, ni les outils pour réfléchir et construire des médias au service de l’éducation populaire : participatifs, collaboratifs, favorisant l’échange, le débat, la créativité, l’esprit critique…."
Denis Adam
A LIRE CI-DESSOUS : Extrait d’un entretien avec Eric Favey, secrétaire national de la Ligue de l’enseignement (culture, éducation, communication) (décembre 2004)
Globalement, au sein de la Ligue, les militants ont-ils tendance à penser que : "les médias, c’est pas important" ?
"Oui, mais ça a un peu bougé quand même ces 10 dernières années. Mais comme en France, l’éducation populaire et la Ligue de l’enseignement sont dans la tradition de l’héritage de l’école, tout élément qui vient intruser dans le monde de la transmission classique est vécu comme un élément étranger et perturbateur. Donc l’information et la communication sont vécues comme ça.
Deuxième chose : comme le rêve qu’il y avait eu dans les années 50-60 avec la télévision, l’ORTF, l’importance des journaux après la libération, s’est un peu effondré parce que du coup aujourd’hui la vision globale qu’on a de la télé… c’est la Star Ac et tout ça. Il y a un discrédit global.
Troisième chose : les militants de l’éducation populaire sont dans la tradition ; on a une prise sur la société parce que quand on s’organise collectivement on représente quelque chose. Or, c’est quoi la représentation collective des usagers des médias ? Ou des usagers de l’internet ? Et il y a le sentiment que de toute façon on n’y peut rien, que les médias c’est un monde insaisissable. Alors l’Internet c’est encore pire, c’est encore plus insaisissable parce que le patron c’est Microsoft ; parce que c’est quand même la vision dominante ! Sur les médias on est un peu sur le même phénomène ; c’est comme si les propriétaires de médias étaient inaccessibles. Donc c’est très compliqué d’expliquer qu’on peut avoir prise là-dessus."
Eric Favey
Les médias de masse et l’éducation populaire
D’une manière générale, les médias de masse ont très peu relayé les actions des mouvements issus de l’éducation populaire. Ces actions sont globalement très peu médiatisées ("on ne parle jamais de nous"), elles n’ont en effet rien de spectaculaire, il s’agit souvent d’un travail de fourmi, d’une attention à la personne, aux groupes, à la singularité de chacun, de pratiques expérimentales… on comprend aisément pourquoi cela n’intéresse pas les médias de masse, et justement tout l’intérêt des réseaux numérique et des TIC pour informer et communiquer sur ces espaces d’expérimentation singuliers, mais aussi comme support à son action.
En effet, ce que fait l’éducation populaire sur les territoires, dans les lieux ou non lieux, dans les quartiers, dans la rue, dans les institutions et en dehors, en marge ou non, avec les gens et les groupes, etc. n’est pas reproductible et ne peut être standardisé. Dans ce sens, les possibilités offertes par les TIC (mise en lien, réseaux, coproduction, dynamiques) constituent des supports plus que pertinents pour les actions d’éducation populaire.
A LIRE CI-DESSOUS : Extrait d’un entretien avec Denise Barriolade (janvier 2005). Denise Barriolade a longtemps été au ministère de la Jeunesse et des Sports et a fait partie du comité de pilotage de l’offre publique de réflexion sur l’éducation populaire (OPR).
"L’éducation populaire n’est pas médiatisée. Dans la presse, il n’y a rien. Même la jeunesse, dans la presse, ils ne savent pas où mettre cette question, il n’y a pas de rubrique jeunesse. La rubrique où on trouve la jeunesse, c’est celle des faits divers ! Et quand on invite des journalistes au ministère pour leur présenter quelque chose, on ne sait pas toujours à qui s’adresser, qui va-t-on faire venir de tel journal ou de telle radio ? Et quand on s’occupait par exemple de pratiques culturelles au ministère, (le prix de la jeunesse à Cannes, les prix littéraires, etc.), les journalistes étaient totalement éberlués ; ils nous disaient : "mais vous êtes le ministère des Sports, de quoi se mêle ce ministère ?!!!"
Denise Barriolade
A LIRE CI-DESSOUS : Extrait d’un entretien avec Catherine Beaumont (février 2005). Catherine Beaumont est responsable du secteur communication de Peuple et Culture
"Tout ce qui est publié ici, je le mets sur le site internet, l’idée c’est de diffuser au maximum. Parce que l’éducation populaire n’intéresse pas les médias traditionnels, il n’y a bien que Le Monde Diplomatique qui accepte de publier une annonce gratuitement pour l’université d’été de Peuple et Culture. On fait du travail de fourmi, ce n’est pas sensationnel, donc ça n’intéresse pas. Politis un peu, il y a comme ça 2, 3 médias. Donc Internet c’est génial, parce que c’est un outil de contact et de diffusion des savoirs qui est totalement libre que personne ne maîtrise. Je l’utilise comme une occasion pour nous de diffuser nos idées et nos valeurs au-delà de notre petit cercle réduit. Pour moi, c’est un outil de diffusion extraordinaire adapté à l’éducation populaire qui n’est pas un secteur ni connu, ni attirant…"
Catherine Beaumont
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